David Pretseille écrivain

extraits de mes romans non publiés à ce jour

22 septembre 2006

La clé F

Le mort-vivant et Frances se réfugièrent dans une cachette, repaire des damnés de la drogue. Jadis, le mort-vivant était un habitué transit de cette impasse. Un camé autoproclamé DJ scratchait à mort pour un groupe de junkies défoncés au fin fond de la ruelle pestiférée et baptisée #RUE DES PETITES CREMES#. Ils gesticulaient, « néo-homo habilis » anachroniques de pacotille, la queue et la seringue dans la main…Le foutre physique et le foutre mental s’additionnèrent et incrustèrent, dans leur cortex cérébral, la définition du mot nirvana (NB : nom masculin [mot sanskrit] ; extinction de la douleur, qui correspond à la libération du cycle des réincarnations, dans la pensée orientale {bouddhisme, notamment}). La voix douce et feutrée du tigre blanc leur parvint et ils restèrent cloués sur place, la mélodie venait de les plonger dans la béatitude sanctifiée. Fallut plusieurs siècles de guerres de religions, à ces zoulous dégénérés, pour réagir au rythmes et vibrations musicaux avec, malgré tout, un temps de retard…La pseudo rave sondait la gadoue shootée par la bile et le foutre humain, parasites élogieux des enfants perdus et déchus de la civilisation de feu Dieu. Le matos, branché sur une prise implantée dans l’avant-bras gauche du DJ, se fourvoyait sur un tas de poubelles ; autel du marketing des adorateurs (offrandes) du tigre blanc. Le tonnerre gronda, le ciel fut tailladé de cicatrices électriques. La pluie balafrait les visages fatigués et fanés des écorchés vifs. DJ Rhésus, dans une transe hard core, continuait de prêcher la bonne musique. Les gouttes de pluie accentuaient son regard illuminé et allumé. Le mort-vivant accola sa fille dans un recoin de taudis désaffecté, abandonné à la bonne volonté de chacun et de feu Dieu. La clé reposait à présent dans une poche du pantalon du mort-vivant. L’objet providentiel dormait paisiblement après tant et tant d’années de déchéance. Enfin ou apparemment…Frances se sentait coupable de la tragédie française qu’elle vivait. L’excès de dope se payait cash. La descente se faisait avec rudesse. Elle était prête de péter un câble et de s’électrocuter aux éclairs.

_ Défier les étoiles. Partir en fumée…hum… (Pensée utopique de Frances)

Une claque réveilla le corps de Frances. Le mort-vivant s’était inquiété de la voir partir dans le coma cotonneux réservé aux initiés du tigre blanc. Elle tressaillit. Le tremblement des os de la junkie était, pour le mort-vivant, le signal sonore d’un plan de sauvetage irrémédiable. Dernier espoir absolu. Ils ne s’étaient plus adressés la parole depuis l’annonce du lien de sang qui les unissait ; deux boulets et une chaîne les reliant, martyrs tristes et pathétiques du refrain planant de mademoiselles Coco et Hero. Ils grimpèrent un escalier poussiéreux, eurent une meilleure vision du monde. S’éclairer les esprits à tout prix. Deux tabourets délabrés les attendaient. Des gouttelettes rebelles de pluie piquetaient leur visage par vague intermittente. Ils se posèrent et une discussion sérieuse, adulte, père/fille démarra pour la toute première fois…Une heure durant laquelle le mort-vivant expliqua à sa progéniture la raison de son retour fracassant dans sa vie qui s’éteignait à petit feu. Frances s’en foutit royalement. Réaction normale et prévisible de junkie dépassée, en manque, au bout du rouleau.

_ Fuck you ! Freak…

Elle embrassa le ciel en sautant par l’encadrement d’une fenêtre cassée. Le mort-vivant vit sa fille casser la gueule d’un clodo junkie (qui, soit dit en passant, se branlait avec vigueur) et lui voler sa dose quotidienne.

_ C’est une femme incroyable, balbutia le mort-vivant…Quel culot !

Emu, il la perdit de vue à l’intersection de la rue des petites crèmes et de l’avenue William Burroughs. Il sauta à son tour mais un coup de fouet invisible l’envoya conquérir les nuages. La queue du tigre blanc avait tissé son dessein afin de protéger Frances dans sa fuite. Impuissant, le mort-vivant sentait le poids de la prison de l’éternité se refermer sur lui.

Frances s’était exilée dans un bus de nuit. Recroquevillée dans son siège à l’abri des regards, fœtus martyrisé, elle se fourra la dose dans le nez.

_ Snif…snif…

Le soleil brille, brille, brille !…Son look abracadabrant (spéciale dédicace aux paumés et losers du nouveau millénaire) avait éloigné les quelques passagers à l’avant du bus. Frances sombra dans un rêve de coma idyllique, insignifiante aux yeux du monde. Le tigre blanc lui rendit une visite amicale, positionné sur le siège voisin de sa junkie préférée.

_ Je suis là pour t’aider ma chérie, je vais bientôt te rendre ta clé.

Tous les organes de Frances s’illuminèrent de joie. Cette fabuleuse clé était source de survie pour le peuple junkie. C’était la meilleure nouvelle de cette putain de journée merdique. Elle offrait un sourire gargantuesque au tag, un serpent en forme de S, dessiné au dossier du siège devant elle. Parmi la faune des passagers, un homme d’âge mûr semblait apprécier le numéro de cirque de Frances. Costard cravate démodé, lunettes de soleil teintées, cheveux grisonnant plaqué en arrière, canne dans la main gauche ; on aurait pu croire qu’un Corleone oublié dans un placard avait ressurgit à la surface du monde. Il quitta sa place et se dirigea en boitant vers Frances, l’air de rien. Elle ne le soupçonnait en aucun cas, de toute façon que pouvait bien faire un vieux canard boiteux face à une jeune furie sur vitaminée.

_ Je peux m’asseoir à côté de vous mademoiselle ?

Il prétexta une odeur nauséabonde qui l’incommodait à l’avant du bus. Elle lui jeta un coup d’œil négligé.

_ M’en fou…Euh, bien sûr…Faites ce que vous voulez.

Examinant les narines de la jeune femme, le boiteux blagua :

_ Je vois que vous vous parfumez à la Coco (…) Chanel (clin d’œil).

Une odeur forte d’animal imprégnait le siège du boiteux. Décidément, c’était la fête d’anniversaire des odeurs. Frances répondit d’un rictus ironique.

_ Et alors ! T’as un problème mou de la bite.

Elle trouva cette insulte super drôle, et explosa de rire (fière d’elle, en plus, cette pétasse). Calmement, il en profita pour coller un revolver sur la joue gauche creuse de Frances.

_ Aboule la clé ! Fucking dog…siffla-t-il.

Le bus stoppa à l’arrêt #FRANCES FARMER#. Un groupe de trois lascars monta, injuriant au passage le conducteur. Casquette à l’envers, survêtement « Tacchini », chaussettes blanches enrobant le bas de jogging, la racaille de base quoi. Mais ça pouvait surtout être une aide inespérée pour Frances.

_ Tu cries, tu meurs prophétisa le boiteux.

La vieille carcasse était prête à mordre. Le clan des casquettes se posta dans la dernière rangée à gauche du boiteux et de sa proie. Ca chuchotait et complotait dur derrière…Un coup louche en perspective.

_ Yo, vieux blaireau ! Arrache ta thune !

Charles dit Charlot (car jamais une thune sur lui) piquait le cou du vieux boiteux à l’aide d’un cutter. Ses deux comparses faisaient de même aux autres passagers. Le conducteur ne s’était rendu compte de rien pour l’instant (son meilleur pote Apéro n’y étaient pour rien…si si, je vous assure).

_ T’as même pas idée de la merde dans laquelle tu t’es fourré, mon minet.

Impassible comme toujours, le boiteux attendait le moment propice pour agir.

_ Ta gueule !

La patience s’échappait du regard du môme.

_ Bang ! (Le chauffeur fit une embardée)

De la fumée sortit du trou béant de la joue droite du vaurien écroulé au sol, une auréole rouge coiffant la tête. Le chauffard, euh…conducteur (excusez-moi) regarda par dessus son épaule et freina sèchement. Les deux lascars restants le forcèrent à ouvrir les portes automatiques, et chauffèrent le bitume à tout rompre. Le boiteux ajusta sa cravate et son costume, se dirigea calmement vers la cabine, et ordonna poliment au conducteur de lui remettre l’émetteur radio. Puis, le conducteur passa du premier rôle (chauffeur) au second rôle (passager). Une femme d’une trentaine d’année hurlait à tout va accompagnée des pleurs crissant de sa petite fille. Un vieillard s’était évanoui ; les autres (Frances incluse) semblaient prostrés dans l’antichambre du silence. Elle semblait prier.

_ Sortez tous ! En silence et calmement, nom de dieu !

_ Non…pas toi Frances, tu NE bouges pas.

Elle continua à réciter des prières connes de junkie à gogo.

_ Notre Shoot qui êtes aux Chiottes…

Le boiteux balança le vieillard évanoui (toujours en visite au royaume des pommes) comme une merde hors du bus sur un tas d’ordures. Il n’y avait donc plus qu’eux deux dans le véhicule. Il démarra l’engin, il avait des notions, en ce qui concernait la conduite de poids lourds, acquises au service national. Frances ne bougeait pas d’un pouce.

_ Amen.

Elle releva le regard qui se paralysa sur l’attitude méchante du boiteux.

La flèche morte vivante croisa un vol migrateur d’oies sauvages, explosant, au passage une dizaine de ces pauvres volatiles…Plus haut…Chatouilla un altostratus…Encore plus haut…Télescopa un avion de ligne d’Air France à destination de New York. L’avion tangua comme pris dans un océan de turbulences, et le mort-vivant désarticulé rebondit de la coque pour être aspiré par la centrifugation démesurée, impossible à canaliser, d’un des deux réacteurs gauches de l’oiseau de fer. Mouche à merde, stigmate du trône excrément…bombe humaine à retardement. Tout son corps se reliait à la cause de la main gauche cramponnée machinalement à quelque chose (peut-être la clé ?), réaction primitive de défense face au danger afin d’éviter l’engloutissement dans un nihilisme forcé…Le mort-vivant ne vit plus rien, n’entendit plus rien, ne vécut plus rien…

_ Frances…Fran…Fr…Boom !

Le réacteur éclata en deux morceaux distincts, piqua du nez et fonça sur la terre ferme, missile pré télécommandé des adorateurs de la guerre technologique. Le mort-vivant calciné était coincé dans la ferraille du plus volumineux ; le grossissement de la terre ferme, vu du ciel, était une pure merveille. Tout allait trop vite désormais, le plan de Dieu était dépassé, obsolète. Le mort-vivant était son propre dieu à compter de maintenant. En effet, il avait chamboulé le destin bien tranquille d’une centaine de personnes dans les airs, toutes vouées à une mort certaine ; il n’y pouvait plus rien. La destinée d’une poignée d’êtres humains sur terre était dans ses mains également…souillées de sang. Et tout ça pour sauver une junkie qui n’avait rien à foutre de la nouvelle vie propre que son père voulait lui offrir. C’était ridicule, absurde ; sauver une vie pour en sacrifier une centaine d’autres. C’était ça le merveilleux dessein, la splendide chance accordée par notre Sauveur. Le mort-vivant se dépatouillait comme il pouvait dans cette hécatombe de fer. Il se dégagea à cent mètre d’altitude. Se mit accroupi sur la tôle froissée, s’efforçant de rester en équilibre précaire. A vingt-sept mètres du sol, il s’éjecta de la boule de ferraille maudite.

Frances, ça paraissait incroyable, s’était endormie dans le paisible no man’s land du pays des songes (réservé aux camés de haut rang décollant avec élégance, sensualité…le shoot en état de grâce, ultime réserve de condamnés à mort), cohabitant avec le septième ciel (sensation olfactive de la fabrication du caramel mou…camé kiffant grave la marée haute du flux exponentiel dans sa veine). Le boiteux n’en croyait pas ses yeux, cette junkie était belle dans cet instant si marquant, si silencieux, si paisible ; on sentait l’arrivée de la tempête. Un début d’érection monta en lui interrompu net par le son brutal d’un ovni qui n’était en fait que le reste d’un réacteur (les autorités le constateraient plus tard) d’avion. Il se crasha dans une tempête sonore dantesque à une dizaine de mètres du bus. Le boiteux pila de toute son énergie et fit une embardée exagérée afin d’éviter toute collision frontale. Le bus fut assailli d’une pléthore de projectiles en acier. Frances fit un sévère vol plané et glissa le long du couloir (elle se réveilla). Le mort-vivant, qui se trouvait sur le toit du bus, avait défoncé une vitre déjà bien amochée. Et saisit la cheville gauche de sa fille de justesse avant qu’elle n’aille se fracasser la tête à une barre verticale de métal. Le bus frôla violemment le réacteur en pièce, mais le boiteux perdit le contrôle du véhicule qui fit un tonneau. Le mort-vivant camoufla Frances dans la doublure de sa veste, et grimaça d’inquiétude. Un nuage de poussières provenant de l’impact du réacteur s’était invité à l’intérieur du bus par le biais des vitres brisées. Le boiteux toussait, Frances toussait, le mort-vivant ne toussait pas ; il devait sortir sa fille de là, une explosion pouvait surgir à tout moment. Il agrippa la junkie par le col et la releva comme une poupée de cire, et la tira vers une sortie. Le boiteux, le visage en sang, perdit les pédales (il avait vu dans le rétroviseur le mort-vivant entrait dans son bus), tira à l’aveuglette. Des balles sifflèrent dans le mètre carré occupé par le mort-vivant et sa protégée. Un filet rougeâtre coloria le nuage de poussières. Le mort-vivant tâtait à la recherche d’un moyen de sortir de cet enfer. Ses doigts rencontrèrent le contact réconfortant d’une vitre. Il frappa de toutes ses forces et la vitre n’exista plus. Il sauta par dessus entraînant Frances dans ce nouveau périple. Il constata que la blessure de sa fille n’était pas vilaine, elle pouvait parler, marcher, courir. Mais d’abord, il voulait régler le cas du boiteux, avant le merdier des sirènes. Il l’attendit sagement à côté de la porte coulissante en ayant prit soin auparavant de mettre sa fille à l’abri. Une bonne minute passa, pas de boiteux en vue. Bizarre. Il s’était sûrement enfui pendant que le mort-vivant protéger sa progéniture…le bâtard. Bon, fallait foutre le camp, le paysage apocalyptique dans lequel ils évoluaient n’annonçait pas de bon présage.

Ils empruntèrent des rues sans histoire et aboutirent dans un hôtel d’une étoile, le #PAMPLEMOUSSE HOTEL#. En voyant la gueule que tira le réceptionniste à leur arrivée, le mort-vivant était presque sûr qu’ils n’auraient aucun problème venant de lui. En effet, ce réceptionniste avait vu une faune de personnages verte et pas mûre digne héritière de celle du « Festin Nu » de William Burroughs. Ils eurent le privilège de la chambre 27. Frances s’allongea sur le lit sans dire mot. Le mort-vivant l’enferma à clé et se mit à la recherche d’une pharmacie de nuit. Il valait mieux désinfecter et soigner au plus vite la légère blessure de Frances. Il questionna le réceptionniste à ce sujet qui lui indiqua une droguerie à cent mètres à peine. Il lui précisa (sourire narquois) que c’était le lieu de culte des camés du quartier. Une brise légère lui rafraîchissait le visage. Un bonheur n’arrivant jamais seul, les junkies pharmaceutiques ne firent pas chier le mort-vivant. Le pharmacien de garde, blasé de la vie, lui donna gratos tout ce qu’il désirait. En rentrant dans la chambre d’hôtel, le mort-vivant remarqua que Frances n’avait pas bougé d’un pli du lit. Elle flirtait avec le rêve, caressant sa petite blessure. Il en profita pour effectuer les soins nécessaires (alcool à 90°-sparadrap-bandage). Elle ne broncha pas durant l’opération, femme de cire soumise à sa fonte prochaine au soleil.

_ Je vais dormir maintenant, je suis fatiguée, OK ?

Innocence puérile coupable et impardonnable.

_ OK.

Elle se tourna délicatement sur le côté gauche du lit, adopta la position du fœtus.

_ Demain, j’irai t’acheter des vêtements.

Frances n’entendit pas, elle affrontait Morphée. Une petite télévision et un petit meuble au bois fatigué étaient les seuls accessoires de décoration. Un flash d’information annonçait de façon palpitante le crash d’un avion au sud de la ville.

_ Mon dieu, ce que j’ai fais pour toi Frances…

Un soupir d’une scintillante tristesse brisa prématurément l’allant de la phrase déprimante à souhait. Pas de news sur l’accident de bus …étrange. Il éteignit la TV. Se posta sur le lit, dos contre mur ; prêt à guetter et combattre les monstres de la nuit.

Les premières lueurs du jour habillèrent et mirent en évidence le corps de Frances. Le mort-vivant préparait du café, la journée risquait d’être longue. Une fois la préparation finie, il s’attarda sur le pendentif. Il languissait de voir la clé détruite à jamais, lien tragique noué à sa famille…Que du malheur, elle apportait dans sa maison. Toute la nuit, il avait réfléchi à leur situation, à trouver la solution pour s’en sortir au mieux. Un semblant d’idée s’était révélé à lui, mais des imperfections dans le scénario se bousculaient encore dans son esprit. La junkie dormait à plein pot, dorlotée par le ronronnement de la cafetière. Un rayon de soleil enquiquineur persévérait sur la plastique faciale de Frances. Il chatouilla ses narines, réchauffa ses paupières fermées. La tête dans le cul, elle bailla et s’étira avec outrance. Exagération non simulée afin de montrer et prouver au jour sans pitié son ambition à lui survivre à tout. Elle mata quelques secondes le mort-vivant qui était apparemment dans la lune. Une tasse de café vide l’attendait. Elle se leva tranquillement, et plongea son regard vers la cafetière salvatrice. Cloué sur une chaise, le mort-vivant sursauta en voyant sa vision rêveuse brouillée par la silhouette fantomatique de sa fille. Frances s’assit en face de lui ; remplit à ras bord sa tasse du matin. Il était 9h27. Elle but son café gorgée par gorgée, prenant soin de ne regarder que la tasse en plastoc. Abîme sans fond de caféines…A la dernière déglutition, la junkie osa regarder le mort-vivant dans les yeux.

_ Très bon ce café.

_ C’est quoi le programme ? ajouta-t-elle

Il lui déballa qu’il avait prévu d’aller lui acheter des fringues décentes. Ensuite, il n’en était pas encore sûr. Frances semblait perplexe mais elle accepta ce plan bancal de bon cœur. Elle voulait, sans aucun doute, alléger l’ambiance de leur relation très spéciale. Le mort-vivant posa ses deux mains sur celles de Frances. Elle eut un léger mouvement de recul mais elle tint bon. Se raclant la gorge, il lui déclara gravement :

_ Comprend bien ceci… (Silence tendu)…Tu es encore en vie grâce en partie au sacrifice des passagers de l’avion qui s’est écrasé hier.

Elle déclara, dans un réflexe de camée, qu’elle allait se doucher. Ni tremblement de voix ni sanglot ne vinrent trahir les émotions de son visage. Le mort-vivant la retenait par le bras gauche.

_ Lâche-moi tout de suite ! Sinon je me défenestre…dès que tu auras le dos tourné.

Ultimatum de pacotille distillé par les camés pour combattre le mal humaniste qui les rongeaient os par os.

_ Qui était cet homme d’hier ?

_ J’en sais foutrement rien, tout ce que je sais, c’est que son regard…ses yeux m’ont observé dans le passé.

Le mort-vivant la laissa envahir la salle de bain. Un quart d’heure plus tard, Frances investit la pièce majeure, sou propre prêt à cueillir. Il regarda la pendule, elle annonçait d’un tic-tac (en fait le son ressemblait plus à un cric-crac) irrégulier 10h27.

_ On y go, mon fardeau du bonheur…Allons faire les boutiques.

Un rictus nostalgique éclaira la lanterne faciale de Frances. Ca faisait une éternité qu’elle n’avait pas fréquenté les magasins. Elle commandait tout sur Internet, ça lui facilitait la tâche vu qu’elle était quasiment 24h/24 stone. Les dernières fois qu’elle avait fait du shopping, ça devait être avec sa mère pendant son début d’adolescence.

La foule arpentait fougueusement les trottoirs. Normal, c’était samedi ; parfait pour se confondre dans la masse. Un soleil radieux et une bruine passagère mais persistante se volaient la vedette. De temps en temps, des passants s’interrogeaient, entamant des conversations épiques sur le look nouvelle tendance de miss Frances qui n’éprouvait aucune gêne pour autant. Elle était plus attentionnée par Woody Woodpecker qui lui picorait la nuque depuis quelques minutes. Elle n’arrêtait pas de se la gratter dans des tics compulsifs. L’heure de la picouse ou de la sniffette avait sonné douloureusement dans les tympans de la junkie (Frances…clef….chichon). Elle fouilla ses poches, plus rien ; elle s’était tout enfilée dans le bus (quelle conne…). Ses yeux se rivèrent inconsciemment sur celles du mort-vivant, le tintement aphrodisiaque de la clé suçait son désir au plus profond de ses entrailles.

_ Attend ton heure, Frances s’encourageait-elle mentalement.

Ils jetèrent leur dévolu sur un magasin Etam. Un petit clin d’œil lié au passé de la mère de Frances (c’était son enseigne préféré). Le magasin était bondé de femmes en chaleur. L’odeur et la texture des vêtements les stimulaient sexuellement. Des orgasmes gratifiés d’un [_ Oh la la !] se camouflaient dans les cabines d’essayages. Frances parcourait les allées négligemment. L’envie de drogues lui compressait le cerveau. Woody donnait des coups de bec de plus en plus fort. Un cratère violet se formait à la base de sa nuque. Elle choisit en coupe-vent un string indigo, une minijupe de cuir bordeaux, des bas noirs, un tee-shirt moulant collé d’une phrase taguée et calligraphiée #Frances Farmer will have her revenge on Seattle*# (chanson préférée de Frances pour toute la valeur qu’elle dégageait). Elle hésitait sur le choix d’une veste. Des gouttes de sueur froide coulaient le long de sa colonne vertébrale. Ses mains devenaient moites. Frances glissait petit à petit vers la crise de manque. Douche de panique froide et de douleur brûlante digne des plus terribles tortures. Elle prit un peu au hasard une veste en cuir marron. Se précipita dans une cabine, grillant au passage la place d’une mémé bourgeoise qui bavait et pétait sur les habits de la nouvelle collection « naissance-cercueil » de la maison Channel. Le mort-vivant avait pris conscience de la décomposition physique de sa fille. Courant après elle comme un toutou, il lui offrit son aide. Il ne pourrait supporter qu’elle finisse comme lui. Frances, caché par le rideau, soufflait comme une sportive. Elle balança difficilement :

_ Donne-moi ma clé…

La gangrène germait sur sa nuque. Une épée de Damoclès y poussait. Sa raison défaillait, la douleur était difficilement supportable. Son corps tremblait violemment, chaise électrique des camés privés de leur bonbon acidulé. Son bras gauche dépassait de la cabine dans l’espoir de recevoir l’offrande tant attendue. Le mort-vivant n’hésita pas une seconde en voyant l’état de sa fille qui s’aggravait à jamais. La main se refermant sur la clé fut un moment sacré pour Frances, quasi religieux, lui redonnant presque foi en Dieu.

_ Promet-moi de n’entrer en aucun cas dans la cabine ou de me regarder par le rideau, sauf si je te le permets…Promis ?

Le balbutiement de la junkie faisait peine à voir.

_ Je te le promets. Mais si tu as besoin d’aide, appelle-moi, OK ?

_ OK. Laisse moi à présent.

Dans un effort surhumain, il se mit dos au rideau, inspectant les parages. Frances interposa la clé sur son tatouage mouillé et rouillé. L’objet fut englouti par la serrure tatouée. Toutes les âmes du magasin sursautèrent sous le feulement du tigre blanc. Chaque veine de la junkie « number one » fut rassasiée. Une bonne partie de la clientèle quitta dans une panique générale le magasin. Le mort-vivant était inquiet et sur ses gardes, ces hystériques de salopes de bourgeoises risquaient d’interpeller l’attention de flics. Toujours aucun signal de sa fille, il ne pouvait attendre plus, ce serait trop dangereux. Il rompit sa promesse et ouvrit le rideau. Frances n’était plus là…Il entra, effaré, et jeta son regard halluciné sur toutes les bouches de sortie. Pas dure, il n’y en avait que deux. Le rideau ou l’escalade du mur mitoyen. Le mort-vivant poussa un soupir de lassitude, et inspecta toutes les cabines sans la moindre gêne.

_ C’est la première et dernière fois que je fais les boutiques avec toi, Frances.

Le tour de magie de sa fille commençait sérieusement à l’agacer. Le problème n’était pas qu’elle avait disparu mais qu’il avait disparu...pendant presque vingt-sept ans. La réalité des choses altérait de temps en temps, sans crier garde, ses sens…

Frances, après avoir copulé intensément avec le tigre blanc, ouvrit le rideau. Personne à l’horizon, le magasin était vide (même les vendeuses avaient pris la tangente). Le « climax » Frances fit une entrée triomphante dans l’arène. Elle venait de mettre la jungle de Camelot à feu et à sec. Elle virevoltait à travers les rangées de fleurs en tissus tenant la position (plus très à la mode ces derniers temps…dommage, ça ne ferait pas de mal à certain…suivez mon regard) de la crucifixion. Frances croisa et dépassa allègrement Jésus exhibant le fardeau de sa croix…il n’était définitivement ni dans le coup ni à sa hauteur spirituelle. Elle était en danger, tous les camés de l’univers voulaient sa peau, chopaient le Trésor caché en elle ; la quête du Graal dans l’existence du pur camé. Frances en connaissait de beaux spécimens dont un qui n’avait pas hésité à incendier le resto de ses parents pour qu’ils touchent la prime d’assurance et pour qu’ensuite il puisse voler dans le porte-monnaie de papa et maman (sa consommation d’héroïne se multiplia par trois en ces temps bénis qui s’éteignirent le jour où il choisit de domicilier impasse du cimetière « overdosé »).

Le mort-vivant fit deux fois le tour des rues avoisinantes du magasin puis décida de rentrer à l’hôtel. Il pensait que, pour le moment, c’était la meilleure solution. Derrière le comptoir, le réceptionniste l’interpella :

_ Si vous pouviez dire à votre gonzesse de calmer sa joie, ça serait sympa…j’aimerai bien suivre correctement le film de cul.

Sans dénier répondre, il dévora les escaliers. Devant la porte de leur chambre, Frances faisait le poirier. Une silhouette se tenait à l’autre bout du couloir.

_ Haut les mains !

Le boiteux pointa une arbalète sur le mort-vivant.

_ Peau de lapin, la maîtresse en maillot de bain ! continua la junkie euphorique.

_ Ta gueule ! La clé ou la vie…j’attend.

_ Tu veux goûter mes poires monsieur le boiteux ?

L’impertinence et l’insouciance de Frances pouvaient engrainer la situation. Pourtant, elle ne mentait pas, un sac de supermarché (à sa tête) renfermait une demi-douzaine de poires. Le boiteux ne bronchait pas. Frances balança une volée de ces fruits à la tronche du vieux gars. Un carreau se planta dans le pied gauche du boiteux et transperça le plancher. Immobilisé, il gueulait comme un caniche. Le mort-vivant attrapa par les cheveux le boiteux et lui explosa la tête contre le mur dans une intensité mémorable. Son pied gauche détaché du corps resta collé au sol. Une purée de tête dégoulina le long du mur amoché. Le mort-vivant courut jusqu’à sa fille, laquelle avait repris sa position initiale. Il la fit basculer dans la vraie vision du monde, dégringolèrent vers…


* Titre d’une chanson originale de l’album « In Utero » du groupe de rock Nirvana

Posté par davidpretseille à 17:29 - ...Comme l'actrice morte...chap 4 - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

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je finirais de lire mais cela commence bien ...
Cela serait peu etre mieux avec des chapitres plus dispacher .

Posté par Ells, 20 décembre 2006 à 21:15

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