19 juillet 2006
Frances le fait avec noirceur
Deux jeunes femmes en petite tenue cohabitaient sur une banquette pleine de petits trous. Celle, avec les cheveux longs teintés de rajouts bleu et rouge, avait le regard à l’envers. Elle affrontait l’étape léthargique. L’autre estampillée junkie, tee-shirt moulant #BLUE BOB# exhibant un nombril appétissant orné d’un piercing de perle nacrée, buvait un whisky coca tout en dévorant son menu, importé des Etats-Unis, à pleine dents. Une clé en pendentif logeait au creux de ses seins ; c’était rare, d’habitude elle la laissait se morfondre dans sa planque introuvable, l’estomac de son chat. Ne la miroitait au grand jour que pour ses grandes occasions, mais aujourd’hui, sans savoir trop pourquoi, elle voulait sentir son contact sur sa peau. Elle matait rêveusement le clip « Salvation » des Cranberries sur une chaîne câblée. Un tatouage représentant une serrure se baladait au creux de ses reins. Un mec à poil lui offrit l’objet tant convoité, elle finit cul sec son verre et saisit avec une gourmandise sincère la chose. Elle prit son briquet fétiche et tapa sa douille avec ferveur. Elle recracha doucement, presque amoureusement les vapeurs du bonheur. A ce moment précis, les quatre résidents paraissaient défoncés. Jeanne, la léthargique chronique, luttait héroïquement pour garder ses lourdes paupières ouvertes. Un grand black, bien baraqué répondant au doux prénom de Julius (il venait de préparer l’amuse-gueule de Frances), souleva la junkie comateuse Jeanne et lui susurra à l’oreille :
_ Si on allait baiser ?
Elle lui esquissa un sourire venu d’ailleurs. Ils disparurent dans le profond couloir. La junkie Frances s’amusait à trifouiller la perle de son nombril. En fait, elle passait le temps. Un jeune homme de vingt-sept ans (le même age que Frances) surgit paresseusement de la cuisine. Un reste de beau gosse résistait au temps des cinq dernières années de dures.
_ Frannie, j’ai la cerise sur ton gâteau, poupée.
Luc lui tendit la fameuse ceinture usagée du rituel.
_ Rien que pour toi, ma reine.
Elle lui demanda savoureusement de placer le garrot autour de son bras picoré, elle aimait bien quand c’était Luc qui lui préparait l’injection. Selon elle, ça signifiait une belle preuve d’amour. De chaudes larmes jouissives coulèrent sur ses joues creuses après que le liquide bouillant fut entré en collision avec sa malheureuse veine malade. Luc lui retira respectueusement la seringue du bras, la posa sur la table basse bancale devant eux. La seringue roulait coquettement. Frances, scotchant sur le manège de la seringue, assista au décollage d’une mini fusée, direction la stratosphère plafonnée. Elle fut l’unique témoin du court trip de la seringue qui alla se planter au plafond, et couina. Frances déclara à son prince charmant son envie subite de jouir du bas. Ca tombait bien, l’autre couple du moment venait de quitter la chambre. Les deux couples se croisèrent dans le couloir sans piper mot, n’échangèrent que des regards repus pour les uns, et envieux pour les autres. Clandestins à la conquête de la patrie utopique de l’amour physique. Un silence outré et sombre régnait dans la chambre. Aucune ampoule au plafond comme pour accentuer et rendre plus significatif les actes intimes. Ils s’imprégnèrent du pieu, Luc alluma, avec doigté, la lampe de chevet qui glandait à même le sol. Leurs habits se déguisèrent en peau humaine dans des soupirs sexuels incontrôlés. Frances exhiba ses seins à la façon d’une call-girl, elle possédait un beau corps pour une junkie usagée, paysage cependant endeuillé par une vilaine cicatrice au ventre (côté gauche) ; ce morceau de passé morbide la hanterait jusqu’au bout. Elle escalada le pic, elle adorait dominer lors de la baise. Cinq minutes et vint sept secondes prirent leur pied, et Frances se retourna pour épeler, sucer et se faire lécher son double chiffre favori.
_ Badaboum !
Elle s’était cassée la gueule du lit, le pauvre Luc se tenait la bite tout en serrant les dents. La tordue déchirée et déglinguée rigolait.
_ Tu m’as fait mal, connasse !
Cette insulte n’atteignit pas Frances, mais elle ne rigolait plus. Un bêlement venait de retentir dans le coin opposé au lit. Paniquée, elle ferma les yeux et compta les moutons pour se détendre ; une méthode utilisée dans sa petite enfance pour faire disparaître les monstres de la nuit.
_ Bêêêêêêê…
La prairie était immense, sans fin. Un troupeau de moutons multicolores se prélassait en mangeant de l’herbe bien fraîche. Plus loin, un couple se disputait. Une fillette lâcha la main de sa mère et fuit en direction des moutons, le cœur lourd. Du sommet de sa colline provinciale, Frances sentait une présence menaçante épier ce carré infiniment vert. Elle observa l’horizon malsain et son regard s’arrêta sur une tâche blanche à l’orée d’une forêt. Un sourire trancha Frances, une paire d’yeux sanguinaire palpait d’envie la petite fille. Un tigre blanc qu’elle avait déjà vu (en rêve ?) attaqua, mais le couple ne remarqua rien. La gamine donnait des touffes d’herbe, les moutons lui souriaient en remerciement. Le troupeau repéra le fauve, forma un cercle protecteur autour de la fillette.
_ Nous t’aimons Frances bêlèrent les moutons.
Aspirée par cet élan d’amour (les moutons allaient se sacrifier pour elle), Frances déboula de la colline pour sauver son enfance. Elle fonçait, à présent à la poursuite du tigre blanc. Le fauve bifurqua et se jeta à la rencontre de Frances. C’était un piège ; les moutons, la petite fille, le couple...des greffes de veines violacées de drogués, morts au combat de l’Overdose, naissaient sur les bras de la junkie et expiaient le venin, pêché blanc immaculé (mixture de toutes les drogues connues). Paroi de chair laissée sans défense…Cœur de pierre noyait dans un océan artificiel lâche où le tigre blanc étendait, à jamais, son digne successeur Oraison Funèbre (maîtresse d’ad Patres). Et s’arrêta à sa hauteur.
_ Tu es à moi Frances, ne l’oublies jamais (écho funeste dans la poitrine de Frances).
L’affront de Cœur Frances fut de plonger sous l’animal ; il s’empala contre…
_ Boum !… (Les crocs du tigre blanc)…
Le mur de la chambre. Elle s’écroula par terre, inerte mais heureuse et soulagée.
Luc, médusé, quitta la pièce en claquant la porte. Il gueula un truc du genre :
_ Bien fait pour ta tronche, tueuse !
Le cadavre se trouvait dans une toute petite pièce très sombre. Vu l’odeur, il paria sur les chiottes. Il tâtonna, toujours assis sur la cuvette, et appuya sur l’interrupteur. Que dalle, pas de lumière. Des pas se pressèrent à la porte, la lumière du jour, sournoise, prit par surprise le mort- vivant qui fut obliger de fermer les yeux. Durant ce laps de temps, Luc s’assit (il préférait pisser comme les filles) sur les cuisses glacées du mort-vivant pour vérifier l’état et le bon fonctionnement de son dard. Le pantalon du mort-vivant collait au cul de Luc. Le jeune junkie cria comme une gonzesse. La puanteur que dégageait l’intrus était pire que toutes les merdes réunies sur Terre.
_ Dis-moi où est Frances, s’il te plaît, et tout ira pour le mieux.
Luc se pissa dessus, cette voix vampirique marquerait à jamais sa courte existence. Il se rua, chien battu et traqué, dans le couloir et aboya :
_ Hé, les mecs ! Y a une connasse de baltringue qui veut la peau de Fran !
Le mort-vivant n’avait pas eu le réflexe de le retenir prisonnier. Tant pis. Il déboucha dans le couloir. Apeuré par cette présence inhumaine, les parois semblaient s’allonger à l’infini comme par défense.
_ Je t’attends Frances.
La porte de la chambre s’ouvrit sur la junkie nue Frances, le remue-ménage l’avait extirpée du doux coma dans lequel elle se reposait. Ce fut alors qu’il entendit le cliquetis d’armes à feu. Il comprit qu'il pouvait mettre la vie de Frances en péril, son corps n'était d'aucune protection. Il saisit sèchement sa fille et la repoussa dans la chambre. Encore à demi consciente, un filet de sang aux lèvres, elle se mélangea les pinceaux et salua à nouveau la moquette. Il s’y précipita à son tour et ferma la porte. Une rafale partit, troua la porte des chiottes. Le mort-vivant essayait de réfléchir posément à la situation, il avait peur que ces allumés complets tirent à l'aveuglette en croisant son regard d'outre tombe, et par conséquent, ne fassent du mal à Frances. Il regarda sa fille ramper et divaguer.
_ Frances ?
Pas de réponse.
_ Je viens chercher la clé…
Le cou de la jeune femme se tendit, les oreilles à l’affût.
_ …Tu me la confies, s’il te plaît ; c’est pour ton bien.
Frances étira son corps et se mit à quatre pattes. Elle cambra, alors, le bas du dos (le pendentif autour du cou teinta plusieurs fois contre un de ses tétons, le son qui en découlait était merveilleusement érotique), mettant ainsi en valeur ses fesses et son tatouage.
_ Vas-y, encule-moi. C’est le seul moyen de l’obtenir, coco.
Un rire tordu et grossier accompagna l’écœurement du mort-vivant. Le trip des moutons et du tigre blanc continuait dans la tête de Frances, quelques changements étaient survenus, c’était tout. L’homme ici présent remplaçait l’animal. Il lui rappelait un vague souvenir d’enfance, une photo jaunie oubliée dans une malle de grenier. Elle se devait de continuer l’affront.
_ Ô Frances…
Il ne trouvait même pas de mots pour répondre à cette obscénité parricide. Il choisit de s’occuper de son cas plus tard. Il scotcha son oreille à la porte. Rien. L’ouvrit.
_ Clic.
Un léger mais perceptible grincement parvint aux oreilles des junkies fous furieux.
_ Amène-toi connard si t'es un homme ! cria Julius.
Le mort-vivant sourit :
_ Suis-je encore un homme ? Tel est la question ; je ne sais plus.
Un canon scié cracha sa balle et explosa la porte. L'éclair qui en jaillit lui éclaboussa la vue. La résonance du choc fut hallucinante, le mort-vivant fut étourdi et sourd pendant de longues secondes. Ce ne fut qu'en rouvrant les yeux qu'il vit que la porte s'était éparpillée en mille morceaux emportant avec elle l’auriculaire et l’annulaire de sa main gauche. L'onde de choc l'avait projeté contre le mur opposé à l’entrée de la chambre, et il faillit s’écraser, à quelques centimètres près, sur la lampe de chevet. Frances venait de se planquer sous le lit. Des cris lointains de guerriers commencèrent à siffler, peu à peu, à son oreille droite. La partie gauche du visage du mort-vivant était salement entaillée par des débris de bois. Son oreille était presque totalement arrachée si ce n'était qu'un bout de chair s'accrochait désespéramment à son visage. Une troupe de vers rampait follement et prenait fonction pour organiser les réparations que nécessitait cette partie du visage. Il se risqua à jeter un coup d’œil dans le couloir quand il entendit de nouveau :
_ Alors ça t’as plu ? J'ai d'autres surprises qui t'attendent en réserve, enculé !
Une explosion de rires s'ensuivit. Des pleurs étouffés sortirent de dessous le lit. Il prit soudain une profonde inspiration, conscient du danger qui guettait sa fille, et donna l'ordre à ces vers chéris de bâtir une protection face à l'ennemi. Il cracha, même si le terme approprié serait plutôt vomit, une quantité monstrueuse de vers qui construirent, à une vitesse impressionnante, une barricade. En s'approchant de cette porte inédite, les vers lui laissèrent un passage respectueux, comme une révérence. Le trou se reboucha derrière lui. Il avança pesamment dans la pénombre du couloir.
_ Me voici, pauvres fous ! hurla une voie d'outre-tombe qui fit trembler d'effroi les murs et les os de cet appartement.
Frances ne savait pas quoi faire. Ce qu'elle venait de vivre n'était pas réel. Impossible. Ce n'était encore pour la énième fois qu’un glissement vers le « bad trip ». Cependant, cette porte mouvante et dégoulinante de bestioles venues tout droit d'un immonde enfer devant laquelle elle se tenait à présent, paraissait si concrète. Un rictus dominait sa gueule d'ange qui commençait dangereusement à faner. Un coulis de bave lamentable s’écrasait, goutte à goutte, sur la moquette en piteux état. Ses pupilles, à l'instar d'une planète autour de son orbite, tournaient nerveusement comme un tic. Elle ferma les yeux pendant une durée indéterminable (à cet instant précis, la notion du temps n'était pas son point fort). Elle souffla le plus fort possible comme pour libérer ses poumons d'un poids invisible, d’une emprise maléfique.
_ Putain, bouge ton cul ! Affronte ton trip ! gémit-elle rageusement.
Elle se força courageusement à décoller les paupières de ses yeux, la porte aux immondices était toujours en place. Elle n'avait pas disparue, on aurait dit qu’elle était fixée là à jamais, prête à affronter l'éternité. Frances maudit le ciel et laissa échapper un petit grognement de dépit. Un autre cri féminin surgit alors, c'était Jeanne qui s’en prenait à l'intrus. Elle lui ordonnait de relâcher son amie. Le fait d'entendre la voix de sa copine motiva Frances qui ainsi osa se traîner à un mètre de la barricade de fortune. Toucher cette substance visqueuse était inconcevable dans le mode de pensée actuel de la junkie. Elle chercha désespérément d'un regard atone un moyen d'ouvrir la satanée porte. Bizarrement, son cerveau se remit en marche, et une idée aphrodisiaque lui vint à l’esprit. Ce fut les dents et le cœur serrés qu’elle s’approcha, la lampe de chevet allumée dans les mains, de la porte.
Le mort-vivant rattrapa la lumière du jour qui émergeait d’une imposante fenêtre isolée. Il vit aussitôt un type et une jeune femme sur le qui-vive. Le silence devint maître, et plus personne ne bougea comme si un peintre invisible avait décidé d’immortaliser cette scène. Le mort-vivant prit la décision de rompre ce silence éreintant.
_ Laissez-moi partir avec ma fille et tout ira bien pour vous, leur dit-il.
Luc péta un câble et postillonna que si Frances était sa fille, lui était le fils caché de Tony Montana. Le mort-vivant était inquiet. Ils étaient hystériques et camés à souhait. Il se doutait qu’il devrait sûrement les tuer pour le « bien » de sa fille. Ce fut ainsi que l’inévitable arriva ; le junkie Luc aux yeux rouges et aux veines noires pointa le canon scié sur le mort-vivant. Des cris de chimpanzés accentuaient la vision d’horreur que subissaient les quatre shootés.
_ Tire, tire ! disait Jeanne
Complètement out, elle devait se croire en train d’évoluer dans un film d’horreur de série b. Les yeux de la pauvre môme croisèrent ceux du cadavre, bien noirs, bien profonds, sans pupille, deux abîmes destinés à marchander avec la mort. Elle prit peur et se recroquevilla derrière un fauteuil, une batte de base-ball planquée dans les bras. Un rictus niais s’échappait du visage de Luc. Il ne semblait rien comprendre à la situation qu’ils vivaient. Julius n’était plus là.
_ Tu tires, tu meurs.
La voix sinistre et désenchantée du mort-vivant sonna le glas pour Luc.
Le coup de feu partit au ralenti. Le mort-vivant agrippait déjà Luc. La détresse animait leur visage. Luc explosa la vitre de la fenêtre avec sa tête, et il comprit deux choses : la première était qu’il allait mourir dans 2,27 secondes, et la deuxième qu’il s’en foutait car pour lui la vie n’avait été basée que sur le fait d’attendre, attendre encore…
Le mort-vivant se retourna sur la junkie Jeanne qui n’avait pas bougé d’un pouce et hurlait horriblement à la façon d’une truie que l’on égorgerait. Elle ne poserait probablement aucun problème. Il se pencha à la fenêtre, la grosse tâche de sang Luc entourée d’un attroupement de fouines qui s’animait et pointait le doigt en direction de la fenêtre meurtrière. Le mort-vivant se sentit soudainement basculer par la fenêtre. Trahi par sa propre fille…Frances venait de lui saisir les jambes :
_ Et hop ! Bye bye !
Frances regardait la porte de vers frire, le feu entamait le moral des troupes. Les vers quittaient le navire, mèches de flammes dévorant à petit feu l’appartement. Elle fit un saut de cabri par dessus la brèche, et tâtonna de ses pieds suintant le sol humidifié par la source de chaleur animale. Elle marchait sur des œufs cuits quand elle déboucha dans le salon, vit le mort-vivant posté à la fenêtre, et ne se posa aucune question…
Des cris naquirent de partout au moment où le cadavre s’éparpilla sur la chaussée à deux mètres seulement de feu Luc.
Julius attendait derrière la porte d’entrée de l’appartement. Il était très nerveux après avoir été cherché ses deux molosses chéris à la cave spécialement aménagée pour eux. La porte d’entrée s’ouvrit, il lâcha les chiens.
Le mort-vivant se releva péniblement. Le cercle de l’attroupement s’agrandissait au fur et à mesure qu’il se redressait. Il jeta un coup d’œil inquisiteur à la fenêtre coupable, mais personne en vue. Il se mit à avancer vers la porte de l’immeuble, la démarche d’un robot prototype. Ses pas saccadés et broyés se répercutaient de façon dramatique sur le trottoir. On entendait les mouches volaient.
Frances, au sol, se faisait bouffer par deux pitbulls. Elle hurlait. Son hurlement s’incrusta dans le crâne du mort-vivant, marteau-piqueur creusant un mur d’acier. Il vacilla d’effroi. Escalada les marches deux par deux en soufflant et suant de gros vers qui s’échouaient, mort de fatigue, sur les marches de l’escalier digne des pentes abruptes du Mont Blanc. Arriva au niveau du palier concerné, vit le grand black, pétrifié sur place, tel une statue représentant un dieu de l’Olympe. Son geste qui suivit n’eut pourtant rien d’olympien. Il claqua la porte au carnage et tourna les talons en marmonnant des mots qui accusaient clairement Frances d’être la cause de toute cette merde. Julius rencontra le poing du mort-vivant qui lui explosa et aplatit encore plus le nez. Il s’écroula, silencieux. Les hurlements mêlés aux grognements s’intensifièrent. Le mort-vivant défonça la porte d’un coup de pied rageur. Le silence mais surtout le vide qui régnaient soudainement dans la pièce lui crevèrent yeux et tympans. Les tâches de sang vivantes sur le sol tristement abandonné, seules rescapées du drame, se jetèrent dans ses yeux et coulèrent dans ses oreilles ; il pleurait. Le choc amadoué, il fouilla l’appartement de fond en comble. Rien. Il quitta l’endroit, ne remarqua même pas l’évaporation de Julius. Il dévasta l’immeuble, tout et tous ceux qui, sur son passage, étaient prétexte à une quelconque résistance. Ses vers étaient devenus fous à lier, le mort-vivant, idem. Pas la moindre trace de sa fille. Il sortit de l’immeuble. Le soleil aveuglant l’attendait d’un sourire moqueur et goguenard ; les flics, aussi. Prit dans l’action, il n’avait pas entendu les sirènes. Des dizaines de flingues en tout genre, se braquaient sur lui.
_ J’ai du foutre un sacré bordel pour avoir un accueil si chaleureux soupira le cadavre.
Des reflets lumineux, venant de sa gauche, lui chatouillaient le visage. Un sourire pinçait ses lèvres. De longues secondes inacceptables, puis un haut-parleur cracha au mort-vivant l’ordre de hausser les mains. Il l’exécuta tout en inspectant les lieux. Malgré cet enculé de rayon de soleil qui lui brûlait les yeux, son regard fut attiré, sur sa gauche, par les reflets. Des panneaux de signalisation étaient plantés au chevet d’une bouche d’égout en travaux, futurs complices de sa fuite. C’était sa seule chance d’éviter un bain de sang. Aidé de ses deux mains en l’air, il fit une roue.
_ Halte !
Puis une autre.
_ Feu !
Le feu d’artifice du quatorze Juillet naquit de ses cendres tellement l’ampleur de l’ouverture de la fusillade était impressionnante. La façade de l’immeuble n’existait plus, défigurée par des centaines de balles impitoyables. A sa cinquième roue, le mort-vivant atterrit à un petit mètre de sa sortie de secours, le corps criblé de soixante-seize balles. Il réussit, au prix d’un bel et mortel effort, à ramper et à traîner le reste de corps qui lui restait dans le trou libérateur. Le mort-vivant fit une rude chute approximative de dix mètres dans le noir total. Son corps était inerte.
Lorsqu’il reprit connaissance (l’avait-il perdue ?), le mort-vivant scruta l’obscurité. Une source de lumière survivait très loin de ce chaos. Toutes sortes de bruits crépitaient, festoyaient dans cette jungle crasseuse, souterraine, urbaine. Il lui semblait que ces manifestations étaient proches de couinements d’animaux ; mais elles pouvaient toutes aussi bien être proches d’une hallucination. Il se leva non sans regret ; il se sentait bien là, protégé par la chaleur de la mouise, coupé du reste du monde, plus personne pour le faire chier. Il cracha une tornade de vers dans la fine coulée (d’eau ?) qui se promenait le long du tunnel. Les asticots malchanceux gesticulaient et se noyaient dans le liquide nauséabond et crasseux. Attirés par ce repas inattendu et bienvenu, une horde de rats se jeta sur les vers et n’en laissèrent aucune miette. Le mort-vivant donna un grand coup de pied dans le tas de rongeurs qui déguerpit aussi vite qu’il n’était apparut. Surgit au-dessus de sa tête, une nouvelle source de lumière qui l’éclaira entièrement. Sauf que de celle-ci, il s’en serait bien passé. Nouvelle sommation :
_ Police ! Ne bougez plus !
L’interpellation vint au moment où le mort-vivant essayait de repérer, au travers de ses doigts, l’origine de la lumière. Au premier pas qu’il fit pour s’éloigner, s’ensuivit une énième rafale, des balles fusèrent près de lui et rebondirent sur les parois moites provoquant une cascade d’échos étourdissants. Ce ne fut que quand il se mit à courir que le mort-vivant comprit que le terme condition physique ne signifiait plus grand chose pour lui. Des morceaux entiers de chair décomposés et putréfiés se détachaient de son corps et tombaient dans un effroyable « plouf ». Au bout de soixante mètres, il s’écroula comme une grosse merde dans la pourriture liquéfiée. Il bu la tasse par inadvertance, toussa fortement et abondamment. Agenouillé pour reprendre ses esprits, il regarda devant lui et vit deux chemins possibles. Il fallait en choisir un. Ils étaient identiques, à peu de choses près : la même forme sinistre d’une grotte. La source lumineuse inconnue lui parvenait autant du chemin de gauche que de celui de droite. Au hasard, il jeta son dévolu sur celui de gauche (en fait, il le choisit du fait qu’il était gaucher). Debout, en examinant l’état de ses jambes, il se doutait qu’il ne pourrait plus courir. Il se retourna pour prendre des nouvelles du poulailler. Les lampes torches zigzaguaient dans le noir à la recherche de quelconque trésor. Des ordres s’éparpillaient de toute part. Ca sentait le merdier à plein nez. Le mort-vivant enfila sa panoplie d’explorateur et respira un bon coup avant d’entrer en boitant dans cette contrefaçon grotesque de grotte et de se jeter dans la gueule du loup.
Cela faisait une heure que le mort-vivant marchait, toujours rien à l’horizon. Son boitement le ralentissait énormément. Les flics avaient dû sûrement perdre sa trace car ça faisait une éternité qu’il ne les avait pas entendu (avec tout le bordel qu’ils foutaient, ce n’était pas difficile de les repérer à cent lieux à la ronde). Peut-être avaient-ils emprunté l’autre chemin ?…Les cons !…Le décor que lui proposait l’antre était répétitif : parois pourrissantes, plafond lézardé d’où s’échappaient d’étranges vapeurs pourpres, sol jonché de rats et autres vermines. Cette exploration lui semblait intemporelle comme perdue dans l’espace-temps.
Au bout d’environ trois heures d’une marche lessivante, le mort-vivant arrêta net sa progression. Il venait d’entendre ce qui lui semblait être des aboiements de chiens. Il ne savait pas encore de quelle direction provenaient ces bruits. Des hurlements humains répondirent aussitôt. Le mort-vivant accéléra le pas malgré la lassitude provoquée par ce parcours chaotique. Ce n’était pas le moment de flancher, ces cris risquaient d’être ceux de Frances. L’écho des hurlements tintait de plus en plus fort au fur et à mesure de son avancée. Le tunnel se resserrait et, au bout d’un kilomètre de marche, le mort-vivant se vit progresser et ramper dans un pseudo terrier ; et tomba sur une sortie dont l’accès était bloqué par un tapis en peau de bête. Une peau de tigre blanc, précisément. La gueule béante obstruait en majorité le passage. Une couche de neige artificielle recouvrait le pelage du feu animal. Des crocs impressionnants défendaient leur territoire. Les cris étaient tous proches. Il s’approcha vivement de cet obstacle. Il regarda attentivement à travers les crocs. Ce qu’il vit alors, le glaça d’effroi.
C’était insensé. La gorge profonde révélait Frances à nouveau étendue sur le sol de son appartement, toujours attaquée par les deux molosses. Le mort-vivant ne comprenait plus rien. Etait-ce un dérèglement du temps du fait que son corps et son âme étaient morts, et que par conséquent, il ne pouvait pas évolué (ou seulement par bribes) dans la même dimension temporelle que les vivants ? A vrai dire, pour le moment, il s’en foutait ; tout ce qui comptait à ses yeux était de sauter à la rescousse de sa fille. Mais la dentition majestueuse lui posait un gros problème. Il tenta une première fois de passer au travers, sans succès. Il regarda à nouveau par les crocs, et essaya de réfléchir à la situation. De l’endroit d’où il était témoin de la scène, il jugeait qu’il devait se trouvait approximativement au niveau de l’ancienne fenêtre par laquelle feu Luc et lui-même étaient passés faire un coucou au bitume. En scrutant attentivement la pièce, il ne vit, seulement maintenant, que l’autre fille, Jeanne, avec toujours cette même expression hagarde et horrifiée, cachée derrière le canapé, avait l’air d’une statue en toc. Il aboya un ordre à Jeanne :
_ Vas l’aider, putain de bordel ! Réagis sale connasse de junkie de mes deux !
Aucune réaction de sa part. Un nouvel hurlement de Frances mais celui-ci plus plaintif, plus aigu aiguilla le mort-vivant vers son objectif principal. En voyant sa fille dans une telle douleur, et se faisant littéralement déchiqueter, il mit toutes ses émotions en action pour traverser cette dentition. Sans effet. Des vers, squattant à l’origine ses jambes, rampèrent jusqu’à la gueule et s’empilèrent les uns sur les autres exerçant ainsi une pression hallucinante sur deux crocs hors norme. La coalition et la persévérance en eurent leur peau. Déprimés, ils cédèrent légèrement de quelque ovale expression. Le mort-vivant se glissa rapidement dans la gueule. Il se trouva alors debout sur le rebord de la fenêtre, et sans réfléchir un instant, se jeta dans le carnage. Il libéra Frances d’un des chiens, mélange de chair, de bave et de sang, et le balança par la fenêtre avec une force extrême. La bête eut à peine le temps d’esquisser un jappement. A présent, le couloir crachait une intense et épaisse fumée noire. Aucun des protagonistes ne semblait s’intéresser à l’incendie qui commençait à lécher les abords du salon. En essayant d’extraire l’autre pitbull du corps ensanglanté de Frances, sa fille lui jeta un regard qu’il n’oublierait jamais ; c’était un regard plein de supplication mélangé à la souffrance momentanée. Perturbé quelques secondes, le chien en profita pour lui mordre le bras (une giclée de vers aspergea la gueule du molosse). Dans une colère digne d’un dieu, il chopa le clébard par le cou et le lança au plafond. Le choc fut titanesque, on perçut des os se broyaient et se mélangeaient au décor. Le chien resta collé au plafond, on ne distinguait plus la tête du reste du corps, du sang coulait à flot. Frances et son père furent arrosés. Le mort-vivant s’agenouilla et examina sa fille, elle avait du mal à respirer mais réussit à lui cracher une gerbe de sang en toussant qui voulait dire merci. D’ailleurs, elle était recouverte d’un manteau de sang. Quand il la prit dans ses bras, d’innombrables gouttes de jus de cerise plongèrent sur le sol. Un son insupportable pour le mort-vivant. Le feu, tout près, leur chauffer les neurones. A ce moment, un poing ferme cogna à la porte d’entrée de l’appartement, c’était la police, pour changer, accompagnée de près par les pompiers qui défonçaient la porte à coups de hache. En regardant vers la fenêtre, le mort-vivant fronça des sourcils, la gueule, unique sortie de secours par le tunnel, avait prit la clé des champs, remplacée par un trou noir. Inquisitrice perverse. Un morceau de rideau en charpie pendait héroïquement au cadre de la fenêtre, étendard de la dernière chance. La forme découpée d’une serrure se pavanait au tissu.
_ Tu me fais confiance Frances ? lui demanda-t-il tendrement.
La jeune femme fit un geste approximatif mais approbatif de la tête. De toute façon, elle n’avait pas trop le choix. Le mort-vivant arracha sèchement la clé du cou de sa fille et la transposa dans la serrure « néo-biblique ». Une secousse orgasmique électrisa les deux corps en fusion momentanée ; un flux de tâches indigos envahissait leur champ de vision…un avant-goût du Paradis artificiel…le doux chant du vide suivi de la complainte mélodieuse du feulement les subjuguèrent aussitôt ; le mort-vivant tenait Frances dans ses bras. Il enjamba le bord de la fenêtre et marcha (notre Jésus en était témoin) dans le vide. Les flics, yeux et gorge irrités, virent (crurent voir) un homme et une femme aspirer et disparaître dans le vide. Ils restèrent bouche bée en voyant l’état du chien au plafond. Les pompiers (eux bossaient) s’occupaient hâtivement de l’incendie. En espionnant la fenêtre, ils n’aperçurent aucun signe des deux personnes à l’exception d’un autre chien mort qui fumait sur le trottoir. Le feu éteint, ils fouillèrent entièrement l’appartement, trouvèrent toutes sortes de drogues illicites (avec en prime la plus grande quantité jamais réunie de cocaïne dans les annales des affaires de stupéfiants de la ville : un foutra totalement ensablé de coke [véritable fort Knox des dealers et consommateurs]), et enfin, embarquèrent illico la junkie prénommée Jeanne qui hurlait et se débattait comme une furie folle dingue.
Le mort-vivant se sentit tout d’un coup extrêmement faible, c’était la deuxième fois que cela lui arrivait au contact de Frances et seulement quand elle était dans un état grave, il commençait à comprendre que ça n’était pas dû au hasard. Un pied de nez du destin. Une sorte de lien de famille post-mortem maudit afin de lui rappeler la souffrance concrète de sa fille dans le monde terrestre que lui-même avait quitté lâchement, sans réellement le vouloir, mais tout de même lâchement. C’était impardonnable, il le savait maintenant. Son cerveau recommençait à fonctionner, des bribes de souvenirs lui revenaient à l’esprit. Il revoyait le moment de sa propre mort, c’était dégueulasse ce qu’il avait fait à Frances. Apparemment, quelqu’un ou quelque chose lui avait donné une chance de se racheter ou bien n’était-ce que sa punition. Il retomba dans leur réalité quand il trébucha, à bout de force, et s’aplatit sur sa fille dans la gueule du tigre blanc qui n’avait pas bougé d’un pouce depuis le passage d’antan du mort-vivant. Frances était inconsciente. Il devait agir au plus vite, elle risquait de mourir, l’épaisse trace de sang derrière eux en était la preuve. Il réussit au prix d’un effort inhumain à pousser sa fille de l’autre côté des mâchoires tentaculaires. Le mort-vivant eut l’impression que l’ensemble de son corps se déchiquetait. Sa peau, ses os, son sang, ses organes hurlaient de douleur. Il rampa sur le dos comme une loque dans la gueule. Il tourna son regard vers les pointes tranchantes qui le jugeaient froidement et sans compassion telle une guillotine. L’intérieur avait changé d’allure subissant les effets du temps. La pourriture faisait partie intégrante de sa composition. Sa majesté la gueule n’était plus si grandiose que jadis. De cet endroit, il pouvait encore apercevoir la fenêtre de l’appartement mais celle-ci devenait de plus en plus floue. Il se demandait si ses yeux lui jouaient un mauvais tour ; la réalité se foutait de sa gueule. Au moment précis où la fenêtre fut avalée définitivement, un nouveau feulement de la gueule résonna. Elle le transperça au niveau du bassin. Dans un gargouillement horrible, il tenta de se libérer. Impossible. Il n’avait plus assez de force en lui. Piégé. Dans un geste ultime et désespéré, il appuya ses deux bras contre les crocs et poussa de ses dernières forces. Différents bruits craquèrent au bas de son corps, immondes, presque innommables tant la scène était d’une cruauté extrême (même pour un mort-vivant). Il laissa donc ses jambes et une partie de son bassin à l’intérieur du tigre. A l’endroit de la coupure, des centaines de vers s’agitaient nerveusement et sauvagement. C’était la grande lessive. Le mort-vivant ne se préoccupa aucunement du nouveau format de son corps mais plutôt de l’état de Frances. Elle semblait avoir repris connaissance, elle marmonnait voire chantonnait quelque chose. Il s’approcha près de sa bouche, colla l’oreille.
_ In Heaven, everything is fine* (dans une lenteur monotone…) psalmodiait-elle sempiternellement.
Mais elle avait aussi l’air déboussolée, complètement « out of space ». Le mort-vivant la secoua énergiquement. Il avait peur de la voir sombrer dans un coma utopique de couleur indigo. Aucune réaction. Ce fut alors que deux chaussures s’incrustèrent dans le champ panoramique du mort-vivant. Il était tellement concentré sur sa fille qu’il n’avait pas entendu les pas monotones d’un homme.
_ Je vais m’occuper de la fermière* Frances maintenant, de toute façon, vu ton état physique, ce n’est plus ton problème monsieur ; retourne dans ton beau cercueil.
Ces derniers mots frappèrent de plein fouet le mort-vivant. Il eut à peine le temps de nouer le pendentif sur la nuque de Frances (une intuition certifiait son cœur que cette clé était un porte-bonheur destiné à la sortir de quelque mauvais pétrin). Il était paralysé de stupéfaction ; comment pouvait-il savoir tout ça sur lui, sur eux. Il dodelina de la tête tout en claquant des dents, le spectre de la mort était ressurgit en lui, la faux ne devait plus être très loin pour lui faire un nouveau clin d’œil. Son regard ne croisa ni celui de sa fille ni celui du francesnappeur. Une pensée le terrifia et le fit paniquer. Et si c’était la dernière fois qu’il avait vu sa progéniture, à jamais. Il rampa de plus bel, la sueur et la bave coulantes. Pendant dix minutes, rien. Puis une lueur d’espoir. Et si cet individu était l’ange gardien de Frances, son bienfaiteur. S’il était là juste pour la sauver, peu importe qu’il lui ait arraché sa fille des bras. Si ce n’était pas le cas, c’était un homme mort. Il y mettrait toute son existence abyssale pour le retrouver, le torturer, le tuer. Une silhouette animale fantasmagorique se tordit et glissa sur la paroi du plafond, la vision du mort-vivant en fut fort peinée.
Le francesnappeur courait dans les dédales interminables du royaume des ombres. La clope au bec, il souffrait le martyr à force de porter à bout de bras la jeune femme. Les yeux grands ouverts, Frances dévisageait d’un air culotté et malsain son ravisseur. Elle souffla d’une grâce glaciale presque inaudible :
_ Mais je vous connais vous, non ?
Qui laissa de marbre le coureur. Il nia d’un signe furtif de la tête. Il avait autre chose à penser qu’à cette fille, il commençait à douter de son sens de l’orientation. Il avait un étrange pressentiment au sujet de l’itinéraire emprunté. Une panique froide s’installait en lui. Il cracha sa cigarette. Un hurlement dignement monstrueux :
_ Attention au tigre blanc !
Ce cri du mort-vivant pénétra toutes les couches de cet enfer souterrain. Le francesnappeur soufflait comme un bœuf, il jeta, comme un vulgaire jambon, Frances sur son épaule. Au bout d’une cruelle marche contre la mort, ils arrivèrent enfin devant la sortie béante de l’antre. A l’instant de passer sous la voûte, la sortie se mura comme par enchantement. Il resta bouche bée, pantois face au mur. Quelques secondes plus tard, une source de lumière accompagnée d’un bruit sourd singulier vint de leur gauche. Il sursauta, son cerveau également. Il se dirigea délicatement vers cette sortie improvisée, le cœur battant la chamade. Un noir opaque dominait l’horizon morbide en prédiction. Le seuil franchi aisément cette fois-ci, ils se retrouvèrent dans un ascenseur étroit. Un bouton unique phosphorescent le décorait. Le francesnappeur appuya sur la touche F. Drôle de sensation, il ne savait pas s’ils montaient ou descendaient. D’un coup, il ne se sentit pas bien, vomit son sandwich grec dans un coin. Il avait auparavant adossé Frances contre la paroi vibrante. La machine stoppa au bout d’un temps jugé interminable par le francesnappeur. La porte automatique s’ouvrit, et ils pénétrèrent dans l’anus grand ouvert du bon/mauvais Dieu. Une lumière aveuglante aspergea aussitôt le sanctuaire. Frances fut prise d’une inquiétante et ravageuse quinte de toux, crachant maints jets de son sang rouge de camé qui bouillonnèrent tels de l’acide sur le sol d’une blancheur immaculée. Les yeux fermés, le francesnappeur la posa délicatement afin de réfléchir et d’analyser la situation peu commune. Il tenta de rouvrir les paupières, avec succès. L’immense pièce paraissait infinie, il n’apercevait aucun mur. Une lumière, couleur paradis, enveloppait l’air opalin de l’endroit. Un vent malin et malade souffletait sur leur visage, tantôt tiède tantôt glacial. En observant le visage de Frances et surtout le rictus démoniaque qui en découlait, il comprit qu’elle avait franchit un nouveau stade, celui de l’agonie. Une minute passa.
Stressé, il vociféra un truc du style :
_ Bordel de putain, y a quelqu’un ici ? J’ai besoin d’aide.
A peine ces mots, pas très catholiques, sortirent de sa bouche blasphématoire, que la volupté se dessina sous ses yeux. Ils furent encerclés par un bordel luxueux, teinté de néons fluorescents de couleur arc-en-ciel, frimant sous les projecteurs, et contrastant avec ses murs en « toncar ». Une porte gélatineuse rose accoucha d’une portée de sept putes kitsch et kinesthésiques à outrance, dont les ailes plumées et blanches trahissaient le goût du foutre. Chacune d’elles exhibait fièrement son péché capital. Un gloussement de chiennes en chaleur fut susurré, expié par un « non, pas bien », mensonge du cœur en chœur…
_ Y a un nouveau saint et une nouvelle sainte à dépuceler.
Une myriade de confettis indigo lobotomisés, coupant comme des lames de rasoirs, tomba du ciel en toc. Six de ces putes en chaleur se mélangèrent au pseudo saint qui n’eut pas le temps de dégainer son pistolet. A la place, ces femelles lui firent brandirent une arme biologique plus terrifiante, plus terrible que tout autre existante dans ce monde, propagande morbide et anachronique du « no futur ». Une des succubes angéliques s’accapara le corps de Frances, hyène à la conquête de viande préfabriquée à la mort. Se fonda en elle, lui arrachant tee-shirt, soutien-gorge, jeans, string. La représentante rousse de la Gourmandise téta un sein magnifique, voluptueux, trompeur ; le fruit défendu par excellence. En manque, elle se revigorait du lait de camé infecté de la nouvelle jeunesse. Les cheveux trempés de sueur, le visage pâle, le sang hypnotisé parcourant ses courbes, Frances ressemblait à la Vierge accouchant du petit mioche. Pas très loin d’elles, la braguette déchiquetée, l’Avarice suça jusqu’à la moelle le pauvre terrien. La Colère blondasse, extrêmement belle, lui chaparda l’arme et l’encula à sec. L’Envie lui mordillait ses tétons, tendus et durs, jusqu’au sang ; la Luxure goûtait à tout. Le francesnappeur n’arrivait pas à réagir, à se débattre, il était pris dans la tourmente du plaisir, de la fascination, et du dégoût, lui torturant corps et esprit. Définitivement sous l’emprise de ces sirènes de l’au-delà. La Colère retira l’arme, dans un bruit de succion hallucinant, des fesses du francesnappeur ; tira en l’air :
_ Boite ! C’est un ordre ! T’as l’habitude, non ?
L’homme exécuta naturellement cette soumission comme s’il avait subi ce handicap toute sa vie.
La rousse qui s’occupait de Frances, extirpa de dessous son anorak écarlate un sachet d’un kilo de coco. Ce geste soupçonna une nudité sublime, parfaite, détestable d’un sein, d’un nombril, de lèvres léchées de feu. Elle fourra la moitié dans la blessure la plus profonde située au niveau des côtes flottantes de Frances, l’autre moitié dans la chatte.
_ On va te soigner ma cocotte !
Les poumons remplis de fièvre, elle plongea la bouche affamée entre les cuisses trempées de Frances. La Paresse remplaça l’Envie qui rejoignit, ricanante, la Gourmandise et fit de même à la blessure béante.
_ T’aimes ça ma salope de camée, hein !
La scène était épouvantable à regarder, deux louves en train de déguster un agneau innocent sur l’autel du tigre blanc. En tout cas, pas pour l’Orgueil qui filmait cette tragédie avec un caméscope DV, metteur en scène attitré de Dieu. Puis, la rousse s’accroupit subitement et pondit un godemiché. Il avait la forme de la queue fourchue du diable. Elle l’attacha à une ceinture pailletée d’or, incrustée d’épines. Cet objet phallique pénétra le vagin de Frances avec ferveur et entrain. L’abdomen roux accélérait de plus en plus son pilonnage, suintant de plaisir, lacérant de vagues émotionnelles ces deux corps jumeaux d’Aphrodite. L’éjaculation de doses d’héroïne fit vibrer d’extase le corps entier de Frances accompagnée par les cris de joie des hyènes lesbiennes. Le silence, mutisme obsolète (pour ce moment précis), se cristallisa de nouveau. C’était presque effrayant, ce sublime silence inattendu. Les yeux diamantés et dilatés de Frances s’ouvrirent subitement. Un tigre blanc lui léchait toutes les plaies de son corps. S’attarda sur le tatouage, aspergeant au passage le coccyx de la jeune junkie (un filet baveux aromatique coula sur la raie des fesses, éruption chimique d’un volcan anal). En dernier lieu, il lécha le pendentif goulûment. Les harpies avaient disparu de la circulation, le francesnappeur aussi d’ailleurs. Elle se sentait légère et en paix ; posté à côté d’elle, le tigre blanc lui souriait de tous ces crocs, un sourire charmeur de prédateur. Ses yeux d’animal étaient aimantés par le regard amoureux de la jeune femme-clé. Idem pour Frances, elle avait l’impression de voyager dans la vérité de son âme.
_ Qui êtes-vous ?
_ Je vais te poser une devinette, mon enfant.
_ Es-tu prête ?
_ Je le suis.
_ Adoration, tu es mon cœur,
_ Désolation, tu es ma sœur,
_ Machines haine et hécatombes amour, vous êtes suicidaires…
_ Qui sommes-nous ?
_ Tu as huit années pour répondre.
La clé excitée pointait vers le haut, baguette de sourcier à la recherche de trésor. Frances ferma les yeux et répondit ceci après seulement huit secondes :
_ Vous êtes mes deux divines cousines Cocaïne et Héroïne.
C’était facile pour elle de répondre à cette énigme du fait que c’était un extrait tiré d’un poème de sa mère. Curieux. Un feulement retentit comme un glas dans les entrailles de Frances. Une trappe apparut alors au dessus d’elle par laquelle deux bras l’aspirèrent.
Craintivement, elle ouvrit les yeux. Elle grelotta instinctivement. Elle se trouvait dans un cimetière, plus précisément allongée dans un cercueil, en pleine nuit, en pleine lune, nue comme un ver (enfin presque, si ce n’était la clé qui clochetait et languissait à son cou). Ses blessures s’étaient cicatrisées miraculeusement, mais elle se sentait évoluer en plein rêve cotonneux comme si elle s’était droguée à mort. Ses yeux se cognèrent aux étoiles. Elle haïssait le narcissisme des étoiles, désirait étrangler ces astres pour tout ce qu’ils lui promettaient sans jamais l’exaucer. Un corps se balançait à un arbre, la queue du tigre blanc autour du cou. Miss Overdose avait pointé le bout de son nez. Le mouvement qui se dessinait sous ses yeux à intervalles réguliers dans un petit bruit grinçant et desséché était insupportable. Frances étouffa un cri à l’aide de ses paumes ; elle venait de reconnaître Julius. Yeux révulsés implorant le ciel de lui accorder une seconde chance (sans succès à priori). Le ululement d’un hibou caché dans l’arbre la fit sursauter. Sortie de la tombe, elle eut beaucoup de mal à tenir sur ses jambes qui ne tardèrent pas, après quelques pas maladroits, à lâcher prise. Une légère brume poussait étrangement du sol et chatouillait son corps tout tremblotant. Il faisait plutôt froid pour un mois de septembre. Elle s’écroula sur une autre tombe. Le hibou s’envola dans un boucan d’enfer, effrayé par ce bruit inhospitalier. Le néon d’un hôtel et quelques lampadaires de la rue avoisinante éclairaient subrepticement le cimetière. Un hurlement féminin surgit de l’hôtel, narguant le silence imposé de la nuit. La mâchoire et les dents de Frances claquèrent de froid et de peur dans la direction de l’hôtel. Elle s’aida du pied froid, sans vie, de Julius pour se relever, le contact tiède du sperme écrémant la chaussure étourdit de plus bel la junkie. Un vent de panique souffla dans ses veines, complices d’une liaison indirecte au suicide, elle se demanda ce qui lui arrivait, ce qu’elle foutait dans ce lieu de misère à une heure pareille, et surtout pourquoi ? Pourquoi pour sa gueule ? Une silhouette, porte battante et cœur battant, sortit vivement par l’entrée de l’hôtel ; il tenait quelque chose dans une main. Il regarda instantanément vers Frances et courut à grandes enjambées, tout en boitant fortement, vers la grille entrouverte et se cassa la gueule juste à l’entrée du cimetière. Frances bailla d’une timidité rafraîchissante. L’ombre s’approcha sans état d’âme de la jeune femme en détresse. Sans dire mot, il lui tendit une sortie de bain et une paire de baskets Fila noires. Elle se vêtit, sans piper mot, à une vitesse exagérée. Ils se déshabillèrent du regard pendant une bonne minute, le visage de l’homme triturait l’esprit de Frances, c’était le type qu’elle avait croisé dans son appartement. Ce qu’il foutait ici, c’était une nouvelle énigme à résoudre. Des formes délirantes circulaient de haut en bas du pantalon déchiré de l’individu d’où un grouillement était perceptible. Le mort-vivant tendit sa main à sa fille. Frances hésita devant l’obscénité grotesque de ce marginal. Il ressemblait à un pissenlit de par ses cheveux ébouriffés, sales, et sa tenue dépareillée.
_ En remarque, je suis bien un haricot qui touche à sa fin, pensa-t-elle.
Des sirènes se firent entendre au loin. Voyant, l’hésitation de Frances perdurait, il la saisit par le poignet. Elle se mit sur les talons, refusant d’avancer à la façon d’une petite fille lors de son premier jour d’école.
_ Allez Frances, ne fais pas l’enfant.
_ Ma mère m’a toujours dit de ne pas suivre les étrangers, surtout la nuit.
_ Je ne suis pas un étranger, je suis ton père…
Le calme et la sérénité avec laquelle il prononça cette phrase estomaquèrent Frances. Elle se laissa dériver, tracter par le pissenlit. Elle se doutait qu’une supercherie était montée contre elle. Le tigre blanc faisait encore des siennes. Avec cette sortie de bain blanche à capuche, Frances ressemblait à un fantôme égaré fuyant quelque damnation. Le contact froid et caoutchouteux qu’imprimaient les doigts du mort-vivant sur le poignet de la jeune femme était écœurant. Un frisson de dégoût, matérialisé par des décharges électriques, animait sa colonne vertébrale et la parasitait de soubresauts comiques. Ses yeux, illuminés d’une infinité de carats, transperçaient le noir, cherchaient sans trop d’espoir une échappatoire. Cet homme ne pouvait pas être ce père qu’elle connaissait mal par ailleurs, sa mort remontait à une vingtaine d’années ; même si elle ne savait pas la vérité sur les circonstances exactes de ce décès, sa mère ne pouvant (voulant) lui en révéler la vraie nature. Chaque fois que ce sujet était abordé entre elles, le regard de sa mère s’assombrissait et s’emportait en une tornade de tristesse, de nostalgie, mélangée à une haine féroce pour cet homme qui les avaient abandonné sèchement et cruellement, tel un fugueur de la vie…Leurs pas martelaient le trottoir inquiet du sort réservé à ces deux hurluberlus notoires.
* Texte original de David Lynch paru dans le film « Eraserhead »
* « farmer » en anglais
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