22 septembre 2006
La clé F
Le mort-vivant et Frances se réfugièrent dans une cachette, repaire des damnés de la drogue. Jadis, le mort-vivant était un habitué transit de cette impasse. Un camé autoproclamé DJ scratchait à mort pour un groupe de junkies défoncés au fin fond de la ruelle pestiférée et baptisée #RUE DES PETITES CREMES#. Ils gesticulaient, « néo-homo habilis » anachroniques de pacotille, la queue et la seringue dans la main…Le foutre physique et le foutre mental s’additionnèrent et incrustèrent, dans leur cortex cérébral, la définition du mot nirvana (NB : nom masculin [mot sanskrit] ; extinction de la douleur, qui correspond à la libération du cycle des réincarnations, dans la pensée orientale {bouddhisme, notamment}). La voix douce et feutrée du tigre blanc leur parvint et ils restèrent cloués sur place, la mélodie venait de les plonger dans la béatitude sanctifiée. Fallut plusieurs siècles de guerres de religions, à ces zoulous dégénérés, pour réagir au rythmes et vibrations musicaux avec, malgré tout, un temps de retard…La pseudo rave sondait la gadoue shootée par la bile et le foutre humain, parasites élogieux des enfants perdus et déchus de la civilisation de feu Dieu. Le matos, branché sur une prise implantée dans l’avant-bras gauche du DJ, se fourvoyait sur un tas de poubelles ; autel du marketing des adorateurs (offrandes) du tigre blanc. Le tonnerre gronda, le ciel fut tailladé de cicatrices électriques. La pluie balafrait les visages fatigués et fanés des écorchés vifs. DJ Rhésus, dans une transe hard core, continuait de prêcher la bonne musique. Les gouttes de pluie accentuaient son regard illuminé et allumé. Le mort-vivant accola sa fille dans un recoin de taudis désaffecté, abandonné à la bonne volonté de chacun et de feu Dieu. La clé reposait à présent dans une poche du pantalon du mort-vivant. L’objet providentiel dormait paisiblement après tant et tant d’années de déchéance. Enfin ou apparemment…Frances se sentait coupable de la tragédie française qu’elle vivait. L’excès de dope se payait cash. La descente se faisait avec rudesse. Elle était prête de péter un câble et de s’électrocuter aux éclairs.
_ Défier les étoiles. Partir en fumée…hum… (Pensée utopique de Frances)
Une claque réveilla le corps de Frances. Le mort-vivant s’était inquiété de la voir partir dans le coma cotonneux réservé aux initiés du tigre blanc. Elle tressaillit. Le tremblement des os de la junkie était, pour le mort-vivant, le signal sonore d’un plan de sauvetage irrémédiable. Dernier espoir absolu. Ils ne s’étaient plus adressés la parole depuis l’annonce du lien de sang qui les unissait ; deux boulets et une chaîne les reliant, martyrs tristes et pathétiques du refrain planant de mademoiselles Coco et Hero. Ils grimpèrent un escalier poussiéreux, eurent une meilleure vision du monde. S’éclairer les esprits à tout prix. Deux tabourets délabrés les attendaient. Des gouttelettes rebelles de pluie piquetaient leur visage par vague intermittente. Ils se posèrent et une discussion sérieuse, adulte, père/fille démarra pour la toute première fois…Une heure durant laquelle le mort-vivant expliqua à sa progéniture la raison de son retour fracassant dans sa vie qui s’éteignait à petit feu. Frances s’en foutit royalement. Réaction normale et prévisible de junkie dépassée, en manque, au bout du rouleau.
_ Fuck you ! Freak…
Elle embrassa le ciel en sautant par l’encadrement d’une fenêtre cassée. Le mort-vivant vit sa fille casser la gueule d’un clodo junkie (qui, soit dit en passant, se branlait avec vigueur) et lui voler sa dose quotidienne.
_ C’est une femme incroyable, balbutia le mort-vivant…Quel culot !
Emu, il la perdit de vue à l’intersection de la rue des petites crèmes et de l’avenue William Burroughs. Il sauta à son tour mais un coup de fouet invisible l’envoya conquérir les nuages. La queue du tigre blanc avait tissé son dessein afin de protéger Frances dans sa fuite. Impuissant, le mort-vivant sentait le poids de la prison de l’éternité se refermer sur lui.
Frances s’était exilée dans un bus de nuit. Recroquevillée dans son siège à l’abri des regards, fœtus martyrisé, elle se fourra la dose dans le nez.
_ Snif…snif…
Le soleil brille, brille, brille !…Son look abracadabrant (spéciale dédicace aux paumés et losers du nouveau millénaire) avait éloigné les quelques passagers à l’avant du bus. Frances sombra dans un rêve de coma idyllique, insignifiante aux yeux du monde. Le tigre blanc lui rendit une visite amicale, positionné sur le siège voisin de sa junkie préférée.
_ Je suis là pour t’aider ma chérie, je vais bientôt te rendre ta clé.
Tous les organes de Frances s’illuminèrent de joie. Cette fabuleuse clé était source de survie pour le peuple junkie. C’était la meilleure nouvelle de cette putain de journée merdique. Elle offrait un sourire gargantuesque au tag, un serpent en forme de S, dessiné au dossier du siège devant elle. Parmi la faune des passagers, un homme d’âge mûr semblait apprécier le numéro de cirque de Frances. Costard cravate démodé, lunettes de soleil teintées, cheveux grisonnant plaqué en arrière, canne dans la main gauche ; on aurait pu croire qu’un Corleone oublié dans un placard avait ressurgit à la surface du monde. Il quitta sa place et se dirigea en boitant vers Frances, l’air de rien. Elle ne le soupçonnait en aucun cas, de toute façon que pouvait bien faire un vieux canard boiteux face à une jeune furie sur vitaminée.
_ Je peux m’asseoir à côté de vous mademoiselle ?
Il prétexta une odeur nauséabonde qui l’incommodait à l’avant du bus. Elle lui jeta un coup d’œil négligé.
_ M’en fou…Euh, bien sûr…Faites ce que vous voulez.
Examinant les narines de la jeune femme, le boiteux blagua :
_ Je vois que vous vous parfumez à la Coco (…) Chanel (clin d’œil).
Une odeur forte d’animal imprégnait le siège du boiteux. Décidément, c’était la fête d’anniversaire des odeurs. Frances répondit d’un rictus ironique.
_ Et alors ! T’as un problème mou de la bite.
Elle trouva cette insulte super drôle, et explosa de rire (fière d’elle, en plus, cette pétasse). Calmement, il en profita pour coller un revolver sur la joue gauche creuse de Frances.
_ Aboule la clé ! Fucking dog…siffla-t-il.
Le bus stoppa à l’arrêt #FRANCES FARMER#. Un groupe de trois lascars monta, injuriant au passage le conducteur. Casquette à l’envers, survêtement « Tacchini », chaussettes blanches enrobant le bas de jogging, la racaille de base quoi. Mais ça pouvait surtout être une aide inespérée pour Frances.
_ Tu cries, tu meurs prophétisa le boiteux.
La vieille carcasse était prête à mordre. Le clan des casquettes se posta dans la dernière rangée à gauche du boiteux et de sa proie. Ca chuchotait et complotait dur derrière…Un coup louche en perspective.
_ Yo, vieux blaireau ! Arrache ta thune !
Charles dit Charlot (car jamais une thune sur lui) piquait le cou du vieux boiteux à l’aide d’un cutter. Ses deux comparses faisaient de même aux autres passagers. Le conducteur ne s’était rendu compte de rien pour l’instant (son meilleur pote Apéro n’y étaient pour rien…si si, je vous assure).
_ T’as même pas idée de la merde dans laquelle tu t’es fourré, mon minet.
Impassible comme toujours, le boiteux attendait le moment propice pour agir.
_ Ta gueule !
La patience s’échappait du regard du môme.
_ Bang ! (Le chauffeur fit une embardée)
De la fumée sortit du trou béant de la joue droite du vaurien écroulé au sol, une auréole rouge coiffant la tête. Le chauffard, euh…conducteur (excusez-moi) regarda par dessus son épaule et freina sèchement. Les deux lascars restants le forcèrent à ouvrir les portes automatiques, et chauffèrent le bitume à tout rompre. Le boiteux ajusta sa cravate et son costume, se dirigea calmement vers la cabine, et ordonna poliment au conducteur de lui remettre l’émetteur radio. Puis, le conducteur passa du premier rôle (chauffeur) au second rôle (passager). Une femme d’une trentaine d’année hurlait à tout va accompagnée des pleurs crissant de sa petite fille. Un vieillard s’était évanoui ; les autres (Frances incluse) semblaient prostrés dans l’antichambre du silence. Elle semblait prier.
_ Sortez tous ! En silence et calmement, nom de dieu !
_ Non…pas toi Frances, tu NE bouges pas.
Elle continua à réciter des prières connes de junkie à gogo.
_ Notre Shoot qui êtes aux Chiottes…
Le boiteux balança le vieillard évanoui (toujours en visite au royaume des pommes) comme une merde hors du bus sur un tas d’ordures. Il n’y avait donc plus qu’eux deux dans le véhicule. Il démarra l’engin, il avait des notions, en ce qui concernait la conduite de poids lourds, acquises au service national. Frances ne bougeait pas d’un pouce.
_ Amen.
Elle releva le regard qui se paralysa sur l’attitude méchante du boiteux.
La flèche morte vivante croisa un vol migrateur d’oies sauvages, explosant, au passage une dizaine de ces pauvres volatiles…Plus haut…Chatouilla un altostratus…Encore plus haut…Télescopa un avion de ligne d’Air France à destination de New York. L’avion tangua comme pris dans un océan de turbulences, et le mort-vivant désarticulé rebondit de la coque pour être aspiré par la centrifugation démesurée, impossible à canaliser, d’un des deux réacteurs gauches de l’oiseau de fer. Mouche à merde, stigmate du trône excrément…bombe humaine à retardement. Tout son corps se reliait à la cause de la main gauche cramponnée machinalement à quelque chose (peut-être la clé ?), réaction primitive de défense face au danger afin d’éviter l’engloutissement dans un nihilisme forcé…Le mort-vivant ne vit plus rien, n’entendit plus rien, ne vécut plus rien…
_ Frances…Fran…Fr…Boom !
Le réacteur éclata en deux morceaux distincts, piqua du nez et fonça sur la terre ferme, missile pré télécommandé des adorateurs de la guerre technologique. Le mort-vivant calciné était coincé dans la ferraille du plus volumineux ; le grossissement de la terre ferme, vu du ciel, était une pure merveille. Tout allait trop vite désormais, le plan de Dieu était dépassé, obsolète. Le mort-vivant était son propre dieu à compter de maintenant. En effet, il avait chamboulé le destin bien tranquille d’une centaine de personnes dans les airs, toutes vouées à une mort certaine ; il n’y pouvait plus rien. La destinée d’une poignée d’êtres humains sur terre était dans ses mains également…souillées de sang. Et tout ça pour sauver une junkie qui n’avait rien à foutre de la nouvelle vie propre que son père voulait lui offrir. C’était ridicule, absurde ; sauver une vie pour en sacrifier une centaine d’autres. C’était ça le merveilleux dessein, la splendide chance accordée par notre Sauveur. Le mort-vivant se dépatouillait comme il pouvait dans cette hécatombe de fer. Il se dégagea à cent mètre d’altitude. Se mit accroupi sur la tôle froissée, s’efforçant de rester en équilibre précaire. A vingt-sept mètres du sol, il s’éjecta de la boule de ferraille maudite.
Frances, ça paraissait incroyable, s’était endormie dans le paisible no man’s land du pays des songes (réservé aux camés de haut rang décollant avec élégance, sensualité…le shoot en état de grâce, ultime réserve de condamnés à mort), cohabitant avec le septième ciel (sensation olfactive de la fabrication du caramel mou…camé kiffant grave la marée haute du flux exponentiel dans sa veine). Le boiteux n’en croyait pas ses yeux, cette junkie était belle dans cet instant si marquant, si silencieux, si paisible ; on sentait l’arrivée de la tempête. Un début d’érection monta en lui interrompu net par le son brutal d’un ovni qui n’était en fait que le reste d’un réacteur (les autorités le constateraient plus tard) d’avion. Il se crasha dans une tempête sonore dantesque à une dizaine de mètres du bus. Le boiteux pila de toute son énergie et fit une embardée exagérée afin d’éviter toute collision frontale. Le bus fut assailli d’une pléthore de projectiles en acier. Frances fit un sévère vol plané et glissa le long du couloir (elle se réveilla). Le mort-vivant, qui se trouvait sur le toit du bus, avait défoncé une vitre déjà bien amochée. Et saisit la cheville gauche de sa fille de justesse avant qu’elle n’aille se fracasser la tête à une barre verticale de métal. Le bus frôla violemment le réacteur en pièce, mais le boiteux perdit le contrôle du véhicule qui fit un tonneau. Le mort-vivant camoufla Frances dans la doublure de sa veste, et grimaça d’inquiétude. Un nuage de poussières provenant de l’impact du réacteur s’était invité à l’intérieur du bus par le biais des vitres brisées. Le boiteux toussait, Frances toussait, le mort-vivant ne toussait pas ; il devait sortir sa fille de là, une explosion pouvait surgir à tout moment. Il agrippa la junkie par le col et la releva comme une poupée de cire, et la tira vers une sortie. Le boiteux, le visage en sang, perdit les pédales (il avait vu dans le rétroviseur le mort-vivant entrait dans son bus), tira à l’aveuglette. Des balles sifflèrent dans le mètre carré occupé par le mort-vivant et sa protégée. Un filet rougeâtre coloria le nuage de poussières. Le mort-vivant tâtait à la recherche d’un moyen de sortir de cet enfer. Ses doigts rencontrèrent le contact réconfortant d’une vitre. Il frappa de toutes ses forces et la vitre n’exista plus. Il sauta par dessus entraînant Frances dans ce nouveau périple. Il constata que la blessure de sa fille n’était pas vilaine, elle pouvait parler, marcher, courir. Mais d’abord, il voulait régler le cas du boiteux, avant le merdier des sirènes. Il l’attendit sagement à côté de la porte coulissante en ayant prit soin auparavant de mettre sa fille à l’abri. Une bonne minute passa, pas de boiteux en vue. Bizarre. Il s’était sûrement enfui pendant que le mort-vivant protéger sa progéniture…le bâtard. Bon, fallait foutre le camp, le paysage apocalyptique dans lequel ils évoluaient n’annonçait pas de bon présage.
Ils empruntèrent des rues sans histoire et aboutirent dans un hôtel d’une étoile, le #PAMPLEMOUSSE HOTEL#. En voyant la gueule que tira le réceptionniste à leur arrivée, le mort-vivant était presque sûr qu’ils n’auraient aucun problème venant de lui. En effet, ce réceptionniste avait vu une faune de personnages verte et pas mûre digne héritière de celle du « Festin Nu » de William Burroughs. Ils eurent le privilège de la chambre 27. Frances s’allongea sur le lit sans dire mot. Le mort-vivant l’enferma à clé et se mit à la recherche d’une pharmacie de nuit. Il valait mieux désinfecter et soigner au plus vite la légère blessure de Frances. Il questionna le réceptionniste à ce sujet qui lui indiqua une droguerie à cent mètres à peine. Il lui précisa (sourire narquois) que c’était le lieu de culte des camés du quartier. Une brise légère lui rafraîchissait le visage. Un bonheur n’arrivant jamais seul, les junkies pharmaceutiques ne firent pas chier le mort-vivant. Le pharmacien de garde, blasé de la vie, lui donna gratos tout ce qu’il désirait. En rentrant dans la chambre d’hôtel, le mort-vivant remarqua que Frances n’avait pas bougé d’un pli du lit. Elle flirtait avec le rêve, caressant sa petite blessure. Il en profita pour effectuer les soins nécessaires (alcool à 90°-sparadrap-bandage). Elle ne broncha pas durant l’opération, femme de cire soumise à sa fonte prochaine au soleil.
_ Je vais dormir maintenant, je suis fatiguée, OK ?
Innocence puérile coupable et impardonnable.
_ OK.
Elle se tourna délicatement sur le côté gauche du lit, adopta la position du fœtus.
_ Demain, j’irai t’acheter des vêtements.
Frances n’entendit pas, elle affrontait Morphée. Une petite télévision et un petit meuble au bois fatigué étaient les seuls accessoires de décoration. Un flash d’information annonçait de façon palpitante le crash d’un avion au sud de la ville.
_ Mon dieu, ce que j’ai fais pour toi Frances…
Un soupir d’une scintillante tristesse brisa prématurément l’allant de la phrase déprimante à souhait. Pas de news sur l’accident de bus …étrange. Il éteignit la TV. Se posta sur le lit, dos contre mur ; prêt à guetter et combattre les monstres de la nuit.
Les premières lueurs du jour habillèrent et mirent en évidence le corps de Frances. Le mort-vivant préparait du café, la journée risquait d’être longue. Une fois la préparation finie, il s’attarda sur le pendentif. Il languissait de voir la clé détruite à jamais, lien tragique noué à sa famille…Que du malheur, elle apportait dans sa maison. Toute la nuit, il avait réfléchi à leur situation, à trouver la solution pour s’en sortir au mieux. Un semblant d’idée s’était révélé à lui, mais des imperfections dans le scénario se bousculaient encore dans son esprit. La junkie dormait à plein pot, dorlotée par le ronronnement de la cafetière. Un rayon de soleil enquiquineur persévérait sur la plastique faciale de Frances. Il chatouilla ses narines, réchauffa ses paupières fermées. La tête dans le cul, elle bailla et s’étira avec outrance. Exagération non simulée afin de montrer et prouver au jour sans pitié son ambition à lui survivre à tout. Elle mata quelques secondes le mort-vivant qui était apparemment dans la lune. Une tasse de café vide l’attendait. Elle se leva tranquillement, et plongea son regard vers la cafetière salvatrice. Cloué sur une chaise, le mort-vivant sursauta en voyant sa vision rêveuse brouillée par la silhouette fantomatique de sa fille. Frances s’assit en face de lui ; remplit à ras bord sa tasse du matin. Il était 9h27. Elle but son café gorgée par gorgée, prenant soin de ne regarder que la tasse en plastoc. Abîme sans fond de caféines…A la dernière déglutition, la junkie osa regarder le mort-vivant dans les yeux.
_ Très bon ce café.
_ C’est quoi le programme ? ajouta-t-elle
Il lui déballa qu’il avait prévu d’aller lui acheter des fringues décentes. Ensuite, il n’en était pas encore sûr. Frances semblait perplexe mais elle accepta ce plan bancal de bon cœur. Elle voulait, sans aucun doute, alléger l’ambiance de leur relation très spéciale. Le mort-vivant posa ses deux mains sur celles de Frances. Elle eut un léger mouvement de recul mais elle tint bon. Se raclant la gorge, il lui déclara gravement :
_ Comprend bien ceci… (Silence tendu)…Tu es encore en vie grâce en partie au sacrifice des passagers de l’avion qui s’est écrasé hier.
Elle déclara, dans un réflexe de camée, qu’elle allait se doucher. Ni tremblement de voix ni sanglot ne vinrent trahir les émotions de son visage. Le mort-vivant la retenait par le bras gauche.
_ Lâche-moi tout de suite ! Sinon je me défenestre…dès que tu auras le dos tourné.
Ultimatum de pacotille distillé par les camés pour combattre le mal humaniste qui les rongeaient os par os.
_ Qui était cet homme d’hier ?
_ J’en sais foutrement rien, tout ce que je sais, c’est que son regard…ses yeux m’ont observé dans le passé.
Le mort-vivant la laissa envahir la salle de bain. Un quart d’heure plus tard, Frances investit la pièce majeure, sou propre prêt à cueillir. Il regarda la pendule, elle annonçait d’un tic-tac (en fait le son ressemblait plus à un cric-crac) irrégulier 10h27.
_ On y go, mon fardeau du bonheur…Allons faire les boutiques.
Un rictus nostalgique éclaira la lanterne faciale de Frances. Ca faisait une éternité qu’elle n’avait pas fréquenté les magasins. Elle commandait tout sur Internet, ça lui facilitait la tâche vu qu’elle était quasiment 24h/24 stone. Les dernières fois qu’elle avait fait du shopping, ça devait être avec sa mère pendant son début d’adolescence.
La foule arpentait fougueusement les trottoirs. Normal, c’était samedi ; parfait pour se confondre dans la masse. Un soleil radieux et une bruine passagère mais persistante se volaient la vedette. De temps en temps, des passants s’interrogeaient, entamant des conversations épiques sur le look nouvelle tendance de miss Frances qui n’éprouvait aucune gêne pour autant. Elle était plus attentionnée par Woody Woodpecker qui lui picorait la nuque depuis quelques minutes. Elle n’arrêtait pas de se la gratter dans des tics compulsifs. L’heure de la picouse ou de la sniffette avait sonné douloureusement dans les tympans de la junkie (Frances…clef….chichon). Elle fouilla ses poches, plus rien ; elle s’était tout enfilée dans le bus (quelle conne…). Ses yeux se rivèrent inconsciemment sur celles du mort-vivant, le tintement aphrodisiaque de la clé suçait son désir au plus profond de ses entrailles.
_ Attend ton heure, Frances s’encourageait-elle mentalement.
Ils jetèrent leur dévolu sur un magasin Etam. Un petit clin d’œil lié au passé de la mère de Frances (c’était son enseigne préféré). Le magasin était bondé de femmes en chaleur. L’odeur et la texture des vêtements les stimulaient sexuellement. Des orgasmes gratifiés d’un [_ Oh la la !] se camouflaient dans les cabines d’essayages. Frances parcourait les allées négligemment. L’envie de drogues lui compressait le cerveau. Woody donnait des coups de bec de plus en plus fort. Un cratère violet se formait à la base de sa nuque. Elle choisit en coupe-vent un string indigo, une minijupe de cuir bordeaux, des bas noirs, un tee-shirt moulant collé d’une phrase taguée et calligraphiée #Frances Farmer will have her revenge on Seattle*# (chanson préférée de Frances pour toute la valeur qu’elle dégageait). Elle hésitait sur le choix d’une veste. Des gouttes de sueur froide coulaient le long de sa colonne vertébrale. Ses mains devenaient moites. Frances glissait petit à petit vers la crise de manque. Douche de panique froide et de douleur brûlante digne des plus terribles tortures. Elle prit un peu au hasard une veste en cuir marron. Se précipita dans une cabine, grillant au passage la place d’une mémé bourgeoise qui bavait et pétait sur les habits de la nouvelle collection « naissance-cercueil » de la maison Channel. Le mort-vivant avait pris conscience de la décomposition physique de sa fille. Courant après elle comme un toutou, il lui offrit son aide. Il ne pourrait supporter qu’elle finisse comme lui. Frances, caché par le rideau, soufflait comme une sportive. Elle balança difficilement :
_ Donne-moi ma clé…
La gangrène germait sur sa nuque. Une épée de Damoclès y poussait. Sa raison défaillait, la douleur était difficilement supportable. Son corps tremblait violemment, chaise électrique des camés privés de leur bonbon acidulé. Son bras gauche dépassait de la cabine dans l’espoir de recevoir l’offrande tant attendue. Le mort-vivant n’hésita pas une seconde en voyant l’état de sa fille qui s’aggravait à jamais. La main se refermant sur la clé fut un moment sacré pour Frances, quasi religieux, lui redonnant presque foi en Dieu.
_ Promet-moi de n’entrer en aucun cas dans la cabine ou de me regarder par le rideau, sauf si je te le permets…Promis ?
Le balbutiement de la junkie faisait peine à voir.
_ Je te le promets. Mais si tu as besoin d’aide, appelle-moi, OK ?
_ OK. Laisse moi à présent.
Dans un effort surhumain, il se mit dos au rideau, inspectant les parages. Frances interposa la clé sur son tatouage mouillé et rouillé. L’objet fut englouti par la serrure tatouée. Toutes les âmes du magasin sursautèrent sous le feulement du tigre blanc. Chaque veine de la junkie « number one » fut rassasiée. Une bonne partie de la clientèle quitta dans une panique générale le magasin. Le mort-vivant était inquiet et sur ses gardes, ces hystériques de salopes de bourgeoises risquaient d’interpeller l’attention de flics. Toujours aucun signal de sa fille, il ne pouvait attendre plus, ce serait trop dangereux. Il rompit sa promesse et ouvrit le rideau. Frances n’était plus là…Il entra, effaré, et jeta son regard halluciné sur toutes les bouches de sortie. Pas dure, il n’y en avait que deux. Le rideau ou l’escalade du mur mitoyen. Le mort-vivant poussa un soupir de lassitude, et inspecta toutes les cabines sans la moindre gêne.
_ C’est la première et dernière fois que je fais les boutiques avec toi, Frances.
Le tour de magie de sa fille commençait sérieusement à l’agacer. Le problème n’était pas qu’elle avait disparu mais qu’il avait disparu...pendant presque vingt-sept ans. La réalité des choses altérait de temps en temps, sans crier garde, ses sens…
Frances, après avoir copulé intensément avec le tigre blanc, ouvrit le rideau. Personne à l’horizon, le magasin était vide (même les vendeuses avaient pris la tangente). Le « climax » Frances fit une entrée triomphante dans l’arène. Elle venait de mettre la jungle de Camelot à feu et à sec. Elle virevoltait à travers les rangées de fleurs en tissus tenant la position (plus très à la mode ces derniers temps…dommage, ça ne ferait pas de mal à certain…suivez mon regard) de la crucifixion. Frances croisa et dépassa allègrement Jésus exhibant le fardeau de sa croix…il n’était définitivement ni dans le coup ni à sa hauteur spirituelle. Elle était en danger, tous les camés de l’univers voulaient sa peau, chopaient le Trésor caché en elle ; la quête du Graal dans l’existence du pur camé. Frances en connaissait de beaux spécimens dont un qui n’avait pas hésité à incendier le resto de ses parents pour qu’ils touchent la prime d’assurance et pour qu’ensuite il puisse voler dans le porte-monnaie de papa et maman (sa consommation d’héroïne se multiplia par trois en ces temps bénis qui s’éteignirent le jour où il choisit de domicilier impasse du cimetière « overdosé »).
Le mort-vivant fit deux fois le tour des rues avoisinantes du magasin puis décida de rentrer à l’hôtel. Il pensait que, pour le moment, c’était la meilleure solution. Derrière le comptoir, le réceptionniste l’interpella :
_ Si vous pouviez dire à votre gonzesse de calmer sa joie, ça serait sympa…j’aimerai bien suivre correctement le film de cul.
Sans dénier répondre, il dévora les escaliers. Devant la porte de leur chambre, Frances faisait le poirier. Une silhouette se tenait à l’autre bout du couloir.
_ Haut les mains !
Le boiteux pointa une arbalète sur le mort-vivant.
_ Peau de lapin, la maîtresse en maillot de bain ! continua la junkie euphorique.
_ Ta gueule ! La clé ou la vie…j’attend.
_ Tu veux goûter mes poires monsieur le boiteux ?
L’impertinence et l’insouciance de Frances pouvaient engrainer la situation. Pourtant, elle ne mentait pas, un sac de supermarché (à sa tête) renfermait une demi-douzaine de poires. Le boiteux ne bronchait pas. Frances balança une volée de ces fruits à la tronche du vieux gars. Un carreau se planta dans le pied gauche du boiteux et transperça le plancher. Immobilisé, il gueulait comme un caniche. Le mort-vivant attrapa par les cheveux le boiteux et lui explosa la tête contre le mur dans une intensité mémorable. Son pied gauche détaché du corps resta collé au sol. Une purée de tête dégoulina le long du mur amoché. Le mort-vivant courut jusqu’à sa fille, laquelle avait repris sa position initiale. Il la fit basculer dans la vraie vision du monde, dégringolèrent vers…
* Titre d’une chanson originale de l’album « In Utero » du groupe de rock Nirvana
19 juillet 2006
Frances le fait avec noirceur
Deux jeunes femmes en petite tenue cohabitaient sur une banquette pleine de petits trous. Celle, avec les cheveux longs teintés de rajouts bleu et rouge, avait le regard à l’envers. Elle affrontait l’étape léthargique. L’autre estampillée junkie, tee-shirt moulant #BLUE BOB# exhibant un nombril appétissant orné d’un piercing de perle nacrée, buvait un whisky coca tout en dévorant son menu, importé des Etats-Unis, à pleine dents. Une clé en pendentif logeait au creux de ses seins ; c’était rare, d’habitude elle la laissait se morfondre dans sa planque introuvable, l’estomac de son chat. Ne la miroitait au grand jour que pour ses grandes occasions, mais aujourd’hui, sans savoir trop pourquoi, elle voulait sentir son contact sur sa peau. Elle matait rêveusement le clip « Salvation » des Cranberries sur une chaîne câblée. Un tatouage représentant une serrure se baladait au creux de ses reins. Un mec à poil lui offrit l’objet tant convoité, elle finit cul sec son verre et saisit avec une gourmandise sincère la chose. Elle prit son briquet fétiche et tapa sa douille avec ferveur. Elle recracha doucement, presque amoureusement les vapeurs du bonheur. A ce moment précis, les quatre résidents paraissaient défoncés. Jeanne, la léthargique chronique, luttait héroïquement pour garder ses lourdes paupières ouvertes. Un grand black, bien baraqué répondant au doux prénom de Julius (il venait de préparer l’amuse-gueule de Frances), souleva la junkie comateuse Jeanne et lui susurra à l’oreille :
_ Si on allait baiser ?
Elle lui esquissa un sourire venu d’ailleurs. Ils disparurent dans le profond couloir. La junkie Frances s’amusait à trifouiller la perle de son nombril. En fait, elle passait le temps. Un jeune homme de vingt-sept ans (le même age que Frances) surgit paresseusement de la cuisine. Un reste de beau gosse résistait au temps des cinq dernières années de dures.
_ Frannie, j’ai la cerise sur ton gâteau, poupée.
Luc lui tendit la fameuse ceinture usagée du rituel.
_ Rien que pour toi, ma reine.
Elle lui demanda savoureusement de placer le garrot autour de son bras picoré, elle aimait bien quand c’était Luc qui lui préparait l’injection. Selon elle, ça signifiait une belle preuve d’amour. De chaudes larmes jouissives coulèrent sur ses joues creuses après que le liquide bouillant fut entré en collision avec sa malheureuse veine malade. Luc lui retira respectueusement la seringue du bras, la posa sur la table basse bancale devant eux. La seringue roulait coquettement. Frances, scotchant sur le manège de la seringue, assista au décollage d’une mini fusée, direction la stratosphère plafonnée. Elle fut l’unique témoin du court trip de la seringue qui alla se planter au plafond, et couina. Frances déclara à son prince charmant son envie subite de jouir du bas. Ca tombait bien, l’autre couple du moment venait de quitter la chambre. Les deux couples se croisèrent dans le couloir sans piper mot, n’échangèrent que des regards repus pour les uns, et envieux pour les autres. Clandestins à la conquête de la patrie utopique de l’amour physique. Un silence outré et sombre régnait dans la chambre. Aucune ampoule au plafond comme pour accentuer et rendre plus significatif les actes intimes. Ils s’imprégnèrent du pieu, Luc alluma, avec doigté, la lampe de chevet qui glandait à même le sol. Leurs habits se déguisèrent en peau humaine dans des soupirs sexuels incontrôlés. Frances exhiba ses seins à la façon d’une call-girl, elle possédait un beau corps pour une junkie usagée, paysage cependant endeuillé par une vilaine cicatrice au ventre (côté gauche) ; ce morceau de passé morbide la hanterait jusqu’au bout. Elle escalada le pic, elle adorait dominer lors de la baise. Cinq minutes et vint sept secondes prirent leur pied, et Frances se retourna pour épeler, sucer et se faire lécher son double chiffre favori.
_ Badaboum !
Elle s’était cassée la gueule du lit, le pauvre Luc se tenait la bite tout en serrant les dents. La tordue déchirée et déglinguée rigolait.
_ Tu m’as fait mal, connasse !
Cette insulte n’atteignit pas Frances, mais elle ne rigolait plus. Un bêlement venait de retentir dans le coin opposé au lit. Paniquée, elle ferma les yeux et compta les moutons pour se détendre ; une méthode utilisée dans sa petite enfance pour faire disparaître les monstres de la nuit.
_ Bêêêêêêê…
La prairie était immense, sans fin. Un troupeau de moutons multicolores se prélassait en mangeant de l’herbe bien fraîche. Plus loin, un couple se disputait. Une fillette lâcha la main de sa mère et fuit en direction des moutons, le cœur lourd. Du sommet de sa colline provinciale, Frances sentait une présence menaçante épier ce carré infiniment vert. Elle observa l’horizon malsain et son regard s’arrêta sur une tâche blanche à l’orée d’une forêt. Un sourire trancha Frances, une paire d’yeux sanguinaire palpait d’envie la petite fille. Un tigre blanc qu’elle avait déjà vu (en rêve ?) attaqua, mais le couple ne remarqua rien. La gamine donnait des touffes d’herbe, les moutons lui souriaient en remerciement. Le troupeau repéra le fauve, forma un cercle protecteur autour de la fillette.
_ Nous t’aimons Frances bêlèrent les moutons.
Aspirée par cet élan d’amour (les moutons allaient se sacrifier pour elle), Frances déboula de la colline pour sauver son enfance. Elle fonçait, à présent à la poursuite du tigre blanc. Le fauve bifurqua et se jeta à la rencontre de Frances. C’était un piège ; les moutons, la petite fille, le couple...des greffes de veines violacées de drogués, morts au combat de l’Overdose, naissaient sur les bras de la junkie et expiaient le venin, pêché blanc immaculé (mixture de toutes les drogues connues). Paroi de chair laissée sans défense…Cœur de pierre noyait dans un océan artificiel lâche où le tigre blanc étendait, à jamais, son digne successeur Oraison Funèbre (maîtresse d’ad Patres). Et s’arrêta à sa hauteur.
_ Tu es à moi Frances, ne l’oublies jamais (écho funeste dans la poitrine de Frances).
L’affront de Cœur Frances fut de plonger sous l’animal ; il s’empala contre…
_ Boum !… (Les crocs du tigre blanc)…
Le mur de la chambre. Elle s’écroula par terre, inerte mais heureuse et soulagée.
Luc, médusé, quitta la pièce en claquant la porte. Il gueula un truc du genre :
_ Bien fait pour ta tronche, tueuse !
Le cadavre se trouvait dans une toute petite pièce très sombre. Vu l’odeur, il paria sur les chiottes. Il tâtonna, toujours assis sur la cuvette, et appuya sur l’interrupteur. Que dalle, pas de lumière. Des pas se pressèrent à la porte, la lumière du jour, sournoise, prit par surprise le mort- vivant qui fut obliger de fermer les yeux. Durant ce laps de temps, Luc s’assit (il préférait pisser comme les filles) sur les cuisses glacées du mort-vivant pour vérifier l’état et le bon fonctionnement de son dard. Le pantalon du mort-vivant collait au cul de Luc. Le jeune junkie cria comme une gonzesse. La puanteur que dégageait l’intrus était pire que toutes les merdes réunies sur Terre.
_ Dis-moi où est Frances, s’il te plaît, et tout ira pour le mieux.
Luc se pissa dessus, cette voix vampirique marquerait à jamais sa courte existence. Il se rua, chien battu et traqué, dans le couloir et aboya :
_ Hé, les mecs ! Y a une connasse de baltringue qui veut la peau de Fran !
Le mort-vivant n’avait pas eu le réflexe de le retenir prisonnier. Tant pis. Il déboucha dans le couloir. Apeuré par cette présence inhumaine, les parois semblaient s’allonger à l’infini comme par défense.
_ Je t’attends Frances.
La porte de la chambre s’ouvrit sur la junkie nue Frances, le remue-ménage l’avait extirpée du doux coma dans lequel elle se reposait. Ce fut alors qu’il entendit le cliquetis d’armes à feu. Il comprit qu'il pouvait mettre la vie de Frances en péril, son corps n'était d'aucune protection. Il saisit sèchement sa fille et la repoussa dans la chambre. Encore à demi consciente, un filet de sang aux lèvres, elle se mélangea les pinceaux et salua à nouveau la moquette. Il s’y précipita à son tour et ferma la porte. Une rafale partit, troua la porte des chiottes. Le mort-vivant essayait de réfléchir posément à la situation, il avait peur que ces allumés complets tirent à l'aveuglette en croisant son regard d'outre tombe, et par conséquent, ne fassent du mal à Frances. Il regarda sa fille ramper et divaguer.
_ Frances ?
Pas de réponse.
_ Je viens chercher la clé…
Le cou de la jeune femme se tendit, les oreilles à l’affût.
_ …Tu me la confies, s’il te plaît ; c’est pour ton bien.
Frances étira son corps et se mit à quatre pattes. Elle cambra, alors, le bas du dos (le pendentif autour du cou teinta plusieurs fois contre un de ses tétons, le son qui en découlait était merveilleusement érotique), mettant ainsi en valeur ses fesses et son tatouage.
_ Vas-y, encule-moi. C’est le seul moyen de l’obtenir, coco.
Un rire tordu et grossier accompagna l’écœurement du mort-vivant. Le trip des moutons et du tigre blanc continuait dans la tête de Frances, quelques changements étaient survenus, c’était tout. L’homme ici présent remplaçait l’animal. Il lui rappelait un vague souvenir d’enfance, une photo jaunie oubliée dans une malle de grenier. Elle se devait de continuer l’affront.
_ Ô Frances…
Il ne trouvait même pas de mots pour répondre à cette obscénité parricide. Il choisit de s’occuper de son cas plus tard. Il scotcha son oreille à la porte. Rien. L’ouvrit.
_ Clic.
Un léger mais perceptible grincement parvint aux oreilles des junkies fous furieux.
_ Amène-toi connard si t'es un homme ! cria Julius.
Le mort-vivant sourit :
_ Suis-je encore un homme ? Tel est la question ; je ne sais plus.
Un canon scié cracha sa balle et explosa la porte. L'éclair qui en jaillit lui éclaboussa la vue. La résonance du choc fut hallucinante, le mort-vivant fut étourdi et sourd pendant de longues secondes. Ce ne fut qu'en rouvrant les yeux qu'il vit que la porte s'était éparpillée en mille morceaux emportant avec elle l’auriculaire et l’annulaire de sa main gauche. L'onde de choc l'avait projeté contre le mur opposé à l’entrée de la chambre, et il faillit s’écraser, à quelques centimètres près, sur la lampe de chevet. Frances venait de se planquer sous le lit. Des cris lointains de guerriers commencèrent à siffler, peu à peu, à son oreille droite. La partie gauche du visage du mort-vivant était salement entaillée par des débris de bois. Son oreille était presque totalement arrachée si ce n'était qu'un bout de chair s'accrochait désespéramment à son visage. Une troupe de vers rampait follement et prenait fonction pour organiser les réparations que nécessitait cette partie du visage. Il se risqua à jeter un coup d’œil dans le couloir quand il entendit de nouveau :
_ Alors ça t’as plu ? J'ai d'autres surprises qui t'attendent en réserve, enculé !
Une explosion de rires s'ensuivit. Des pleurs étouffés sortirent de dessous le lit. Il prit soudain une profonde inspiration, conscient du danger qui guettait sa fille, et donna l'ordre à ces vers chéris de bâtir une protection face à l'ennemi. Il cracha, même si le terme approprié serait plutôt vomit, une quantité monstrueuse de vers qui construirent, à une vitesse impressionnante, une barricade. En s'approchant de cette porte inédite, les vers lui laissèrent un passage respectueux, comme une révérence. Le trou se reboucha derrière lui. Il avança pesamment dans la pénombre du couloir.
_ Me voici, pauvres fous ! hurla une voie d'outre-tombe qui fit trembler d'effroi les murs et les os de cet appartement.
Frances ne savait pas quoi faire. Ce qu'elle venait de vivre n'était pas réel. Impossible. Ce n'était encore pour la énième fois qu’un glissement vers le « bad trip ». Cependant, cette porte mouvante et dégoulinante de bestioles venues tout droit d'un immonde enfer devant laquelle elle se tenait à présent, paraissait si concrète. Un rictus dominait sa gueule d'ange qui commençait dangereusement à faner. Un coulis de bave lamentable s’écrasait, goutte à goutte, sur la moquette en piteux état. Ses pupilles, à l'instar d'une planète autour de son orbite, tournaient nerveusement comme un tic. Elle ferma les yeux pendant une durée indéterminable (à cet instant précis, la notion du temps n'était pas son point fort). Elle souffla le plus fort possible comme pour libérer ses poumons d'un poids invisible, d’une emprise maléfique.
_ Putain, bouge ton cul ! Affronte ton trip ! gémit-elle rageusement.
Elle se força courageusement à décoller les paupières de ses yeux, la porte aux immondices était toujours en place. Elle n'avait pas disparue, on aurait dit qu’elle était fixée là à jamais, prête à affronter l'éternité. Frances maudit le ciel et laissa échapper un petit grognement de dépit. Un autre cri féminin surgit alors, c'était Jeanne qui s’en prenait à l'intrus. Elle lui ordonnait de relâcher son amie. Le fait d'entendre la voix de sa copine motiva Frances qui ainsi osa se traîner à un mètre de la barricade de fortune. Toucher cette substance visqueuse était inconcevable dans le mode de pensée actuel de la junkie. Elle chercha désespérément d'un regard atone un moyen d'ouvrir la satanée porte. Bizarrement, son cerveau se remit en marche, et une idée aphrodisiaque lui vint à l’esprit. Ce fut les dents et le cœur serrés qu’elle s’approcha, la lampe de chevet allumée dans les mains, de la porte.
Le mort-vivant rattrapa la lumière du jour qui émergeait d’une imposante fenêtre isolée. Il vit aussitôt un type et une jeune femme sur le qui-vive. Le silence devint maître, et plus personne ne bougea comme si un peintre invisible avait décidé d’immortaliser cette scène. Le mort-vivant prit la décision de rompre ce silence éreintant.
_ Laissez-moi partir avec ma fille et tout ira bien pour vous, leur dit-il.
Luc péta un câble et postillonna que si Frances était sa fille, lui était le fils caché de Tony Montana. Le mort-vivant était inquiet. Ils étaient hystériques et camés à souhait. Il se doutait qu’il devrait sûrement les tuer pour le « bien » de sa fille. Ce fut ainsi que l’inévitable arriva ; le junkie Luc aux yeux rouges et aux veines noires pointa le canon scié sur le mort-vivant. Des cris de chimpanzés accentuaient la vision d’horreur que subissaient les quatre shootés.
_ Tire, tire ! disait Jeanne
Complètement out, elle devait se croire en train d’évoluer dans un film d’horreur de série b. Les yeux de la pauvre môme croisèrent ceux du cadavre, bien noirs, bien profonds, sans pupille, deux abîmes destinés à marchander avec la mort. Elle prit peur et se recroquevilla derrière un fauteuil, une batte de base-ball planquée dans les bras. Un rictus niais s’échappait du visage de Luc. Il ne semblait rien comprendre à la situation qu’ils vivaient. Julius n’était plus là.
_ Tu tires, tu meurs.
La voix sinistre et désenchantée du mort-vivant sonna le glas pour Luc.
Le coup de feu partit au ralenti. Le mort-vivant agrippait déjà Luc. La détresse animait leur visage. Luc explosa la vitre de la fenêtre avec sa tête, et il comprit deux choses : la première était qu’il allait mourir dans 2,27 secondes, et la deuxième qu’il s’en foutait car pour lui la vie n’avait été basée que sur le fait d’attendre, attendre encore…
Le mort-vivant se retourna sur la junkie Jeanne qui n’avait pas bougé d’un pouce et hurlait horriblement à la façon d’une truie que l’on égorgerait. Elle ne poserait probablement aucun problème. Il se pencha à la fenêtre, la grosse tâche de sang Luc entourée d’un attroupement de fouines qui s’animait et pointait le doigt en direction de la fenêtre meurtrière. Le mort-vivant se sentit soudainement basculer par la fenêtre. Trahi par sa propre fille…Frances venait de lui saisir les jambes :
_ Et hop ! Bye bye !
Frances regardait la porte de vers frire, le feu entamait le moral des troupes. Les vers quittaient le navire, mèches de flammes dévorant à petit feu l’appartement. Elle fit un saut de cabri par dessus la brèche, et tâtonna de ses pieds suintant le sol humidifié par la source de chaleur animale. Elle marchait sur des œufs cuits quand elle déboucha dans le salon, vit le mort-vivant posté à la fenêtre, et ne se posa aucune question…
Des cris naquirent de partout au moment où le cadavre s’éparpilla sur la chaussée à deux mètres seulement de feu Luc.
Julius attendait derrière la porte d’entrée de l’appartement. Il était très nerveux après avoir été cherché ses deux molosses chéris à la cave spécialement aménagée pour eux. La porte d’entrée s’ouvrit, il lâcha les chiens.
Le mort-vivant se releva péniblement. Le cercle de l’attroupement s’agrandissait au fur et à mesure qu’il se redressait. Il jeta un coup d’œil inquisiteur à la fenêtre coupable, mais personne en vue. Il se mit à avancer vers la porte de l’immeuble, la démarche d’un robot prototype. Ses pas saccadés et broyés se répercutaient de façon dramatique sur le trottoir. On entendait les mouches volaient.
Frances, au sol, se faisait bouffer par deux pitbulls. Elle hurlait. Son hurlement s’incrusta dans le crâne du mort-vivant, marteau-piqueur creusant un mur d’acier. Il vacilla d’effroi. Escalada les marches deux par deux en soufflant et suant de gros vers qui s’échouaient, mort de fatigue, sur les marches de l’escalier digne des pentes abruptes du Mont Blanc. Arriva au niveau du palier concerné, vit le grand black, pétrifié sur place, tel une statue représentant un dieu de l’Olympe. Son geste qui suivit n’eut pourtant rien d’olympien. Il claqua la porte au carnage et tourna les talons en marmonnant des mots qui accusaient clairement Frances d’être la cause de toute cette merde. Julius rencontra le poing du mort-vivant qui lui explosa et aplatit encore plus le nez. Il s’écroula, silencieux. Les hurlements mêlés aux grognements s’intensifièrent. Le mort-vivant défonça la porte d’un coup de pied rageur. Le silence mais surtout le vide qui régnaient soudainement dans la pièce lui crevèrent yeux et tympans. Les tâches de sang vivantes sur le sol tristement abandonné, seules rescapées du drame, se jetèrent dans ses yeux et coulèrent dans ses oreilles ; il pleurait. Le choc amadoué, il fouilla l’appartement de fond en comble. Rien. Il quitta l’endroit, ne remarqua même pas l’évaporation de Julius. Il dévasta l’immeuble, tout et tous ceux qui, sur son passage, étaient prétexte à une quelconque résistance. Ses vers étaient devenus fous à lier, le mort-vivant, idem. Pas la moindre trace de sa fille. Il sortit de l’immeuble. Le soleil aveuglant l’attendait d’un sourire moqueur et goguenard ; les flics, aussi. Prit dans l’action, il n’avait pas entendu les sirènes. Des dizaines de flingues en tout genre, se braquaient sur lui.
_ J’ai du foutre un sacré bordel pour avoir un accueil si chaleureux soupira le cadavre.
Des reflets lumineux, venant de sa gauche, lui chatouillaient le visage. Un sourire pinçait ses lèvres. De longues secondes inacceptables, puis un haut-parleur cracha au mort-vivant l’ordre de hausser les mains. Il l’exécuta tout en inspectant les lieux. Malgré cet enculé de rayon de soleil qui lui brûlait les yeux, son regard fut attiré, sur sa gauche, par les reflets. Des panneaux de signalisation étaient plantés au chevet d’une bouche d’égout en travaux, futurs complices de sa fuite. C’était sa seule chance d’éviter un bain de sang. Aidé de ses deux mains en l’air, il fit une roue.
_ Halte !
Puis une autre.
_ Feu !
Le feu d’artifice du quatorze Juillet naquit de ses cendres tellement l’ampleur de l’ouverture de la fusillade était impressionnante. La façade de l’immeuble n’existait plus, défigurée par des centaines de balles impitoyables. A sa cinquième roue, le mort-vivant atterrit à un petit mètre de sa sortie de secours, le corps criblé de soixante-seize balles. Il réussit, au prix d’un bel et mortel effort, à ramper et à traîner le reste de corps qui lui restait dans le trou libérateur. Le mort-vivant fit une rude chute approximative de dix mètres dans le noir total. Son corps était inerte.
Lorsqu’il reprit connaissance (l’avait-il perdue ?), le mort-vivant scruta l’obscurité. Une source de lumière survivait très loin de ce chaos. Toutes sortes de bruits crépitaient, festoyaient dans cette jungle crasseuse, souterraine, urbaine. Il lui semblait que ces manifestations étaient proches de couinements d’animaux ; mais elles pouvaient toutes aussi bien être proches d’une hallucination. Il se leva non sans regret ; il se sentait bien là, protégé par la chaleur de la mouise, coupé du reste du monde, plus personne pour le faire chier. Il cracha une tornade de vers dans la fine coulée (d’eau ?) qui se promenait le long du tunnel. Les asticots malchanceux gesticulaient et se noyaient dans le liquide nauséabond et crasseux. Attirés par ce repas inattendu et bienvenu, une horde de rats se jeta sur les vers et n’en laissèrent aucune miette. Le mort-vivant donna un grand coup de pied dans le tas de rongeurs qui déguerpit aussi vite qu’il n’était apparut. Surgit au-dessus de sa tête, une nouvelle source de lumière qui l’éclaira entièrement. Sauf que de celle-ci, il s’en serait bien passé. Nouvelle sommation :
_ Police ! Ne bougez plus !
L’interpellation vint au moment où le mort-vivant essayait de repérer, au travers de ses doigts, l’origine de la lumière. Au premier pas qu’il fit pour s’éloigner, s’ensuivit une énième rafale, des balles fusèrent près de lui et rebondirent sur les parois moites provoquant une cascade d’échos étourdissants. Ce ne fut que quand il se mit à courir que le mort-vivant comprit que le terme condition physique ne signifiait plus grand chose pour lui. Des morceaux entiers de chair décomposés et putréfiés se détachaient de son corps et tombaient dans un effroyable « plouf ». Au bout de soixante mètres, il s’écroula comme une grosse merde dans la pourriture liquéfiée. Il bu la tasse par inadvertance, toussa fortement et abondamment. Agenouillé pour reprendre ses esprits, il regarda devant lui et vit deux chemins possibles. Il fallait en choisir un. Ils étaient identiques, à peu de choses près : la même forme sinistre d’une grotte. La source lumineuse inconnue lui parvenait autant du chemin de gauche que de celui de droite. Au hasard, il jeta son dévolu sur celui de gauche (en fait, il le choisit du fait qu’il était gaucher). Debout, en examinant l’état de ses jambes, il se doutait qu’il ne pourrait plus courir. Il se retourna pour prendre des nouvelles du poulailler. Les lampes torches zigzaguaient dans le noir à la recherche de quelconque trésor. Des ordres s’éparpillaient de toute part. Ca sentait le merdier à plein nez. Le mort-vivant enfila sa panoplie d’explorateur et respira un bon coup avant d’entrer en boitant dans cette contrefaçon grotesque de grotte et de se jeter dans la gueule du loup.
Cela faisait une heure que le mort-vivant marchait, toujours rien à l’horizon. Son boitement le ralentissait énormément. Les flics avaient dû sûrement perdre sa trace car ça faisait une éternité qu’il ne les avait pas entendu (avec tout le bordel qu’ils foutaient, ce n’était pas difficile de les repérer à cent lieux à la ronde). Peut-être avaient-ils emprunté l’autre chemin ?…Les cons !…Le décor que lui proposait l’antre était répétitif : parois pourrissantes, plafond lézardé d’où s’échappaient d’étranges vapeurs pourpres, sol jonché de rats et autres vermines. Cette exploration lui semblait intemporelle comme perdue dans l’espace-temps.
Au bout d’environ trois heures d’une marche lessivante, le mort-vivant arrêta net sa progression. Il venait d’entendre ce qui lui semblait être des aboiements de chiens. Il ne savait pas encore de quelle direction provenaient ces bruits. Des hurlements humains répondirent aussitôt. Le mort-vivant accéléra le pas malgré la lassitude provoquée par ce parcours chaotique. Ce n’était pas le moment de flancher, ces cris risquaient d’être ceux de Frances. L’écho des hurlements tintait de plus en plus fort au fur et à mesure de son avancée. Le tunnel se resserrait et, au bout d’un kilomètre de marche, le mort-vivant se vit progresser et ramper dans un pseudo terrier ; et tomba sur une sortie dont l’accès était bloqué par un tapis en peau de bête. Une peau de tigre blanc, précisément. La gueule béante obstruait en majorité le passage. Une couche de neige artificielle recouvrait le pelage du feu animal. Des crocs impressionnants défendaient leur territoire. Les cris étaient tous proches. Il s’approcha vivement de cet obstacle. Il regarda attentivement à travers les crocs. Ce qu’il vit alors, le glaça d’effroi.
C’était insensé. La gorge profonde révélait Frances à nouveau étendue sur le sol de son appartement, toujours attaquée par les deux molosses. Le mort-vivant ne comprenait plus rien. Etait-ce un dérèglement du temps du fait que son corps et son âme étaient morts, et que par conséquent, il ne pouvait pas évolué (ou seulement par bribes) dans la même dimension temporelle que les vivants ? A vrai dire, pour le moment, il s’en foutait ; tout ce qui comptait à ses yeux était de sauter à la rescousse de sa fille. Mais la dentition majestueuse lui posait un gros problème. Il tenta une première fois de passer au travers, sans succès. Il regarda à nouveau par les crocs, et essaya de réfléchir à la situation. De l’endroit d’où il était témoin de la scène, il jugeait qu’il devait se trouvait approximativement au niveau de l’ancienne fenêtre par laquelle feu Luc et lui-même étaient passés faire un coucou au bitume. En scrutant attentivement la pièce, il ne vit, seulement maintenant, que l’autre fille, Jeanne, avec toujours cette même expression hagarde et horrifiée, cachée derrière le canapé, avait l’air d’une statue en toc. Il aboya un ordre à Jeanne :
_ Vas l’aider, putain de bordel ! Réagis sale connasse de junkie de mes deux !
Aucune réaction de sa part. Un nouvel hurlement de Frances mais celui-ci plus plaintif, plus aigu aiguilla le mort-vivant vers son objectif principal. En voyant sa fille dans une telle douleur, et se faisant littéralement déchiqueter, il mit toutes ses émotions en action pour traverser cette dentition. Sans effet. Des vers, squattant à l’origine ses jambes, rampèrent jusqu’à la gueule et s’empilèrent les uns sur les autres exerçant ainsi une pression hallucinante sur deux crocs hors norme. La coalition et la persévérance en eurent leur peau. Déprimés, ils cédèrent légèrement de quelque ovale expression. Le mort-vivant se glissa rapidement dans la gueule. Il se trouva alors debout sur le rebord de la fenêtre, et sans réfléchir un instant, se jeta dans le carnage. Il libéra Frances d’un des chiens, mélange de chair, de bave et de sang, et le balança par la fenêtre avec une force extrême. La bête eut à peine le temps d’esquisser un jappement. A présent, le couloir crachait une intense et épaisse fumée noire. Aucun des protagonistes ne semblait s’intéresser à l’incendie qui commençait à lécher les abords du salon. En essayant d’extraire l’autre pitbull du corps ensanglanté de Frances, sa fille lui jeta un regard qu’il n’oublierait jamais ; c’était un regard plein de supplication mélangé à la souffrance momentanée. Perturbé quelques secondes, le chien en profita pour lui mordre le bras (une giclée de vers aspergea la gueule du molosse). Dans une colère digne d’un dieu, il chopa le clébard par le cou et le lança au plafond. Le choc fut titanesque, on perçut des os se broyaient et se mélangeaient au décor. Le chien resta collé au plafond, on ne distinguait plus la tête du reste du corps, du sang coulait à flot. Frances et son père furent arrosés. Le mort-vivant s’agenouilla et examina sa fille, elle avait du mal à respirer mais réussit à lui cracher une gerbe de sang en toussant qui voulait dire merci. D’ailleurs, elle était recouverte d’un manteau de sang. Quand il la prit dans ses bras, d’innombrables gouttes de jus de cerise plongèrent sur le sol. Un son insupportable pour le mort-vivant. Le feu, tout près, leur chauffer les neurones. A ce moment, un poing ferme cogna à la porte d’entrée de l’appartement, c’était la police, pour changer, accompagnée de près par les pompiers qui défonçaient la porte à coups de hache. En regardant vers la fenêtre, le mort-vivant fronça des sourcils, la gueule, unique sortie de secours par le tunnel, avait prit la clé des champs, remplacée par un trou noir. Inquisitrice perverse. Un morceau de rideau en charpie pendait héroïquement au cadre de la fenêtre, étendard de la dernière chance. La forme découpée d’une serrure se pavanait au tissu.
_ Tu me fais confiance Frances ? lui demanda-t-il tendrement.
La jeune femme fit un geste approximatif mais approbatif de la tête. De toute façon, elle n’avait pas trop le choix. Le mort-vivant arracha sèchement la clé du cou de sa fille et la transposa dans la serrure « néo-biblique ». Une secousse orgasmique électrisa les deux corps en fusion momentanée ; un flux de tâches indigos envahissait leur champ de vision…un avant-goût du Paradis artificiel…le doux chant du vide suivi de la complainte mélodieuse du feulement les subjuguèrent aussitôt ; le mort-vivant tenait Frances dans ses bras. Il enjamba le bord de la fenêtre et marcha (notre Jésus en était témoin) dans le vide. Les flics, yeux et gorge irrités, virent (crurent voir) un homme et une femme aspirer et disparaître dans le vide. Ils restèrent bouche bée en voyant l’état du chien au plafond. Les pompiers (eux bossaient) s’occupaient hâtivement de l’incendie. En espionnant la fenêtre, ils n’aperçurent aucun signe des deux personnes à l’exception d’un autre chien mort qui fumait sur le trottoir. Le feu éteint, ils fouillèrent entièrement l’appartement, trouvèrent toutes sortes de drogues illicites (avec en prime la plus grande quantité jamais réunie de cocaïne dans les annales des affaires de stupéfiants de la ville : un foutra totalement ensablé de coke [véritable fort Knox des dealers et consommateurs]), et enfin, embarquèrent illico la junkie prénommée Jeanne qui hurlait et se débattait comme une furie folle dingue.
Le mort-vivant se sentit tout d’un coup extrêmement faible, c’était la deuxième fois que cela lui arrivait au contact de Frances et seulement quand elle était dans un état grave, il commençait à comprendre que ça n’était pas dû au hasard. Un pied de nez du destin. Une sorte de lien de famille post-mortem maudit afin de lui rappeler la souffrance concrète de sa fille dans le monde terrestre que lui-même avait quitté lâchement, sans réellement le vouloir, mais tout de même lâchement. C’était impardonnable, il le savait maintenant. Son cerveau recommençait à fonctionner, des bribes de souvenirs lui revenaient à l’esprit. Il revoyait le moment de sa propre mort, c’était dégueulasse ce qu’il avait fait à Frances. Apparemment, quelqu’un ou quelque chose lui avait donné une chance de se racheter ou bien n’était-ce que sa punition. Il retomba dans leur réalité quand il trébucha, à bout de force, et s’aplatit sur sa fille dans la gueule du tigre blanc qui n’avait pas bougé d’un pouce depuis le passage d’antan du mort-vivant. Frances était inconsciente. Il devait agir au plus vite, elle risquait de mourir, l’épaisse trace de sang derrière eux en était la preuve. Il réussit au prix d’un effort inhumain à pousser sa fille de l’autre côté des mâchoires tentaculaires. Le mort-vivant eut l’impression que l’ensemble de son corps se déchiquetait. Sa peau, ses os, son sang, ses organes hurlaient de douleur. Il rampa sur le dos comme une loque dans la gueule. Il tourna son regard vers les pointes tranchantes qui le jugeaient froidement et sans compassion telle une guillotine. L’intérieur avait changé d’allure subissant les effets du temps. La pourriture faisait partie intégrante de sa composition. Sa majesté la gueule n’était plus si grandiose que jadis. De cet endroit, il pouvait encore apercevoir la fenêtre de l’appartement mais celle-ci devenait de plus en plus floue. Il se demandait si ses yeux lui jouaient un mauvais tour ; la réalité se foutait de sa gueule. Au moment précis où la fenêtre fut avalée définitivement, un nouveau feulement de la gueule résonna. Elle le transperça au niveau du bassin. Dans un gargouillement horrible, il tenta de se libérer. Impossible. Il n’avait plus assez de force en lui. Piégé. Dans un geste ultime et désespéré, il appuya ses deux bras contre les crocs et poussa de ses dernières forces. Différents bruits craquèrent au bas de son corps, immondes, presque innommables tant la scène était d’une cruauté extrême (même pour un mort-vivant). Il laissa donc ses jambes et une partie de son bassin à l’intérieur du tigre. A l’endroit de la coupure, des centaines de vers s’agitaient nerveusement et sauvagement. C’était la grande lessive. Le mort-vivant ne se préoccupa aucunement du nouveau format de son corps mais plutôt de l’état de Frances. Elle semblait avoir repris connaissance, elle marmonnait voire chantonnait quelque chose. Il s’approcha près de sa bouche, colla l’oreille.
_ In Heaven, everything is fine* (dans une lenteur monotone…) psalmodiait-elle sempiternellement.
Mais elle avait aussi l’air déboussolée, complètement « out of space ». Le mort-vivant la secoua énergiquement. Il avait peur de la voir sombrer dans un coma utopique de couleur indigo. Aucune réaction. Ce fut alors que deux chaussures s’incrustèrent dans le champ panoramique du mort-vivant. Il était tellement concentré sur sa fille qu’il n’avait pas entendu les pas monotones d’un homme.
_ Je vais m’occuper de la fermière* Frances maintenant, de toute façon, vu ton état physique, ce n’est plus ton problème monsieur ; retourne dans ton beau cercueil.
Ces derniers mots frappèrent de plein fouet le mort-vivant. Il eut à peine le temps de nouer le pendentif sur la nuque de Frances (une intuition certifiait son cœur que cette clé était un porte-bonheur destiné à la sortir de quelque mauvais pétrin). Il était paralysé de stupéfaction ; comment pouvait-il savoir tout ça sur lui, sur eux. Il dodelina de la tête tout en claquant des dents, le spectre de la mort était ressurgit en lui, la faux ne devait plus être très loin pour lui faire un nouveau clin d’œil. Son regard ne croisa ni celui de sa fille ni celui du francesnappeur. Une pensée le terrifia et le fit paniquer. Et si c’était la dernière fois qu’il avait vu sa progéniture, à jamais. Il rampa de plus bel, la sueur et la bave coulantes. Pendant dix minutes, rien. Puis une lueur d’espoir. Et si cet individu était l’ange gardien de Frances, son bienfaiteur. S’il était là juste pour la sauver, peu importe qu’il lui ait arraché sa fille des bras. Si ce n’était pas le cas, c’était un homme mort. Il y mettrait toute son existence abyssale pour le retrouver, le torturer, le tuer. Une silhouette animale fantasmagorique se tordit et glissa sur la paroi du plafond, la vision du mort-vivant en fut fort peinée.
Le francesnappeur courait dans les dédales interminables du royaume des ombres. La clope au bec, il souffrait le martyr à force de porter à bout de bras la jeune femme. Les yeux grands ouverts, Frances dévisageait d’un air culotté et malsain son ravisseur. Elle souffla d’une grâce glaciale presque inaudible :
_ Mais je vous connais vous, non ?
Qui laissa de marbre le coureur. Il nia d’un signe furtif de la tête. Il avait autre chose à penser qu’à cette fille, il commençait à douter de son sens de l’orientation. Il avait un étrange pressentiment au sujet de l’itinéraire emprunté. Une panique froide s’installait en lui. Il cracha sa cigarette. Un hurlement dignement monstrueux :
_ Attention au tigre blanc !
Ce cri du mort-vivant pénétra toutes les couches de cet enfer souterrain. Le francesnappeur soufflait comme un bœuf, il jeta, comme un vulgaire jambon, Frances sur son épaule. Au bout d’une cruelle marche contre la mort, ils arrivèrent enfin devant la sortie béante de l’antre. A l’instant de passer sous la voûte, la sortie se mura comme par enchantement. Il resta bouche bée, pantois face au mur. Quelques secondes plus tard, une source de lumière accompagnée d’un bruit sourd singulier vint de leur gauche. Il sursauta, son cerveau également. Il se dirigea délicatement vers cette sortie improvisée, le cœur battant la chamade. Un noir opaque dominait l’horizon morbide en prédiction. Le seuil franchi aisément cette fois-ci, ils se retrouvèrent dans un ascenseur étroit. Un bouton unique phosphorescent le décorait. Le francesnappeur appuya sur la touche F. Drôle de sensation, il ne savait pas s’ils montaient ou descendaient. D’un coup, il ne se sentit pas bien, vomit son sandwich grec dans un coin. Il avait auparavant adossé Frances contre la paroi vibrante. La machine stoppa au bout d’un temps jugé interminable par le francesnappeur. La porte automatique s’ouvrit, et ils pénétrèrent dans l’anus grand ouvert du bon/mauvais Dieu. Une lumière aveuglante aspergea aussitôt le sanctuaire. Frances fut prise d’une inquiétante et ravageuse quinte de toux, crachant maints jets de son sang rouge de camé qui bouillonnèrent tels de l’acide sur le sol d’une blancheur immaculée. Les yeux fermés, le francesnappeur la posa délicatement afin de réfléchir et d’analyser la situation peu commune. Il tenta de rouvrir les paupières, avec succès. L’immense pièce paraissait infinie, il n’apercevait aucun mur. Une lumière, couleur paradis, enveloppait l’air opalin de l’endroit. Un vent malin et malade souffletait sur leur visage, tantôt tiède tantôt glacial. En observant le visage de Frances et surtout le rictus démoniaque qui en découlait, il comprit qu’elle avait franchit un nouveau stade, celui de l’agonie. Une minute passa.
Stressé, il vociféra un truc du style :
_ Bordel de putain, y a quelqu’un ici ? J’ai besoin d’aide.
A peine ces mots, pas très catholiques, sortirent de sa bouche blasphématoire, que la volupté se dessina sous ses yeux. Ils furent encerclés par un bordel luxueux, teinté de néons fluorescents de couleur arc-en-ciel, frimant sous les projecteurs, et contrastant avec ses murs en « toncar ». Une porte gélatineuse rose accoucha d’une portée de sept putes kitsch et kinesthésiques à outrance, dont les ailes plumées et blanches trahissaient le goût du foutre. Chacune d’elles exhibait fièrement son péché capital. Un gloussement de chiennes en chaleur fut susurré, expié par un « non, pas bien », mensonge du cœur en chœur…
_ Y a un nouveau saint et une nouvelle sainte à dépuceler.
Une myriade de confettis indigo lobotomisés, coupant comme des lames de rasoirs, tomba du ciel en toc. Six de ces putes en chaleur se mélangèrent au pseudo saint qui n’eut pas le temps de dégainer son pistolet. A la place, ces femelles lui firent brandirent une arme biologique plus terrifiante, plus terrible que tout autre existante dans ce monde, propagande morbide et anachronique du « no futur ». Une des succubes angéliques s’accapara le corps de Frances, hyène à la conquête de viande préfabriquée à la mort. Se fonda en elle, lui arrachant tee-shirt, soutien-gorge, jeans, string. La représentante rousse de la Gourmandise téta un sein magnifique, voluptueux, trompeur ; le fruit défendu par excellence. En manque, elle se revigorait du lait de camé infecté de la nouvelle jeunesse. Les cheveux trempés de sueur, le visage pâle, le sang hypnotisé parcourant ses courbes, Frances ressemblait à la Vierge accouchant du petit mioche. Pas très loin d’elles, la braguette déchiquetée, l’Avarice suça jusqu’à la moelle le pauvre terrien. La Colère blondasse, extrêmement belle, lui chaparda l’arme et l’encula à sec. L’Envie lui mordillait ses tétons, tendus et durs, jusqu’au sang ; la Luxure goûtait à tout. Le francesnappeur n’arrivait pas à réagir, à se débattre, il était pris dans la tourmente du plaisir, de la fascination, et du dégoût, lui torturant corps et esprit. Définitivement sous l’emprise de ces sirènes de l’au-delà. La Colère retira l’arme, dans un bruit de succion hallucinant, des fesses du francesnappeur ; tira en l’air :
_ Boite ! C’est un ordre ! T’as l’habitude, non ?
L’homme exécuta naturellement cette soumission comme s’il avait subi ce handicap toute sa vie.
La rousse qui s’occupait de Frances, extirpa de dessous son anorak écarlate un sachet d’un kilo de coco. Ce geste soupçonna une nudité sublime, parfaite, détestable d’un sein, d’un nombril, de lèvres léchées de feu. Elle fourra la moitié dans la blessure la plus profonde située au niveau des côtes flottantes de Frances, l’autre moitié dans la chatte.
_ On va te soigner ma cocotte !
Les poumons remplis de fièvre, elle plongea la bouche affamée entre les cuisses trempées de Frances. La Paresse remplaça l’Envie qui rejoignit, ricanante, la Gourmandise et fit de même à la blessure béante.
_ T’aimes ça ma salope de camée, hein !
La scène était épouvantable à regarder, deux louves en train de déguster un agneau innocent sur l’autel du tigre blanc. En tout cas, pas pour l’Orgueil qui filmait cette tragédie avec un caméscope DV, metteur en scène attitré de Dieu. Puis, la rousse s’accroupit subitement et pondit un godemiché. Il avait la forme de la queue fourchue du diable. Elle l’attacha à une ceinture pailletée d’or, incrustée d’épines. Cet objet phallique pénétra le vagin de Frances avec ferveur et entrain. L’abdomen roux accélérait de plus en plus son pilonnage, suintant de plaisir, lacérant de vagues émotionnelles ces deux corps jumeaux d’Aphrodite. L’éjaculation de doses d’héroïne fit vibrer d’extase le corps entier de Frances accompagnée par les cris de joie des hyènes lesbiennes. Le silence, mutisme obsolète (pour ce moment précis), se cristallisa de nouveau. C’était presque effrayant, ce sublime silence inattendu. Les yeux diamantés et dilatés de Frances s’ouvrirent subitement. Un tigre blanc lui léchait toutes les plaies de son corps. S’attarda sur le tatouage, aspergeant au passage le coccyx de la jeune junkie (un filet baveux aromatique coula sur la raie des fesses, éruption chimique d’un volcan anal). En dernier lieu, il lécha le pendentif goulûment. Les harpies avaient disparu de la circulation, le francesnappeur aussi d’ailleurs. Elle se sentait légère et en paix ; posté à côté d’elle, le tigre blanc lui souriait de tous ces crocs, un sourire charmeur de prédateur. Ses yeux d’animal étaient aimantés par le regard amoureux de la jeune femme-clé. Idem pour Frances, elle avait l’impression de voyager dans la vérité de son âme.
_ Qui êtes-vous ?
_ Je vais te poser une devinette, mon enfant.
_ Es-tu prête ?
_ Je le suis.
_ Adoration, tu es mon cœur,
_ Désolation, tu es ma sœur,
_ Machines haine et hécatombes amour, vous êtes suicidaires…
_ Qui sommes-nous ?
_ Tu as huit années pour répondre.
La clé excitée pointait vers le haut, baguette de sourcier à la recherche de trésor. Frances ferma les yeux et répondit ceci après seulement huit secondes :
_ Vous êtes mes deux divines cousines Cocaïne et Héroïne.
C’était facile pour elle de répondre à cette énigme du fait que c’était un extrait tiré d’un poème de sa mère. Curieux. Un feulement retentit comme un glas dans les entrailles de Frances. Une trappe apparut alors au dessus d’elle par laquelle deux bras l’aspirèrent.
Craintivement, elle ouvrit les yeux. Elle grelotta instinctivement. Elle se trouvait dans un cimetière, plus précisément allongée dans un cercueil, en pleine nuit, en pleine lune, nue comme un ver (enfin presque, si ce n’était la clé qui clochetait et languissait à son cou). Ses blessures s’étaient cicatrisées miraculeusement, mais elle se sentait évoluer en plein rêve cotonneux comme si elle s’était droguée à mort. Ses yeux se cognèrent aux étoiles. Elle haïssait le narcissisme des étoiles, désirait étrangler ces astres pour tout ce qu’ils lui promettaient sans jamais l’exaucer. Un corps se balançait à un arbre, la queue du tigre blanc autour du cou. Miss Overdose avait pointé le bout de son nez. Le mouvement qui se dessinait sous ses yeux à intervalles réguliers dans un petit bruit grinçant et desséché était insupportable. Frances étouffa un cri à l’aide de ses paumes ; elle venait de reconnaître Julius. Yeux révulsés implorant le ciel de lui accorder une seconde chance (sans succès à priori). Le ululement d’un hibou caché dans l’arbre la fit sursauter. Sortie de la tombe, elle eut beaucoup de mal à tenir sur ses jambes qui ne tardèrent pas, après quelques pas maladroits, à lâcher prise. Une légère brume poussait étrangement du sol et chatouillait son corps tout tremblotant. Il faisait plutôt froid pour un mois de septembre. Elle s’écroula sur une autre tombe. Le hibou s’envola dans un boucan d’enfer, effrayé par ce bruit inhospitalier. Le néon d’un hôtel et quelques lampadaires de la rue avoisinante éclairaient subrepticement le cimetière. Un hurlement féminin surgit de l’hôtel, narguant le silence imposé de la nuit. La mâchoire et les dents de Frances claquèrent de froid et de peur dans la direction de l’hôtel. Elle s’aida du pied froid, sans vie, de Julius pour se relever, le contact tiède du sperme écrémant la chaussure étourdit de plus bel la junkie. Un vent de panique souffla dans ses veines, complices d’une liaison indirecte au suicide, elle se demanda ce qui lui arrivait, ce qu’elle foutait dans ce lieu de misère à une heure pareille, et surtout pourquoi ? Pourquoi pour sa gueule ? Une silhouette, porte battante et cœur battant, sortit vivement par l’entrée de l’hôtel ; il tenait quelque chose dans une main. Il regarda instantanément vers Frances et courut à grandes enjambées, tout en boitant fortement, vers la grille entrouverte et se cassa la gueule juste à l’entrée du cimetière. Frances bailla d’une timidité rafraîchissante. L’ombre s’approcha sans état d’âme de la jeune femme en détresse. Sans dire mot, il lui tendit une sortie de bain et une paire de baskets Fila noires. Elle se vêtit, sans piper mot, à une vitesse exagérée. Ils se déshabillèrent du regard pendant une bonne minute, le visage de l’homme triturait l’esprit de Frances, c’était le type qu’elle avait croisé dans son appartement. Ce qu’il foutait ici, c’était une nouvelle énigme à résoudre. Des formes délirantes circulaient de haut en bas du pantalon déchiré de l’individu d’où un grouillement était perceptible. Le mort-vivant tendit sa main à sa fille. Frances hésita devant l’obscénité grotesque de ce marginal. Il ressemblait à un pissenlit de par ses cheveux ébouriffés, sales, et sa tenue dépareillée.
_ En remarque, je suis bien un haricot qui touche à sa fin, pensa-t-elle.
Des sirènes se firent entendre au loin. Voyant, l’hésitation de Frances perdurait, il la saisit par le poignet. Elle se mit sur les talons, refusant d’avancer à la façon d’une petite fille lors de son premier jour d’école.
_ Allez Frances, ne fais pas l’enfant.
_ Ma mère m’a toujours dit de ne pas suivre les étrangers, surtout la nuit.
_ Je ne suis pas un étranger, je suis ton père…
Le calme et la sérénité avec laquelle il prononça cette phrase estomaquèrent Frances. Elle se laissa dériver, tracter par le pissenlit. Elle se doutait qu’une supercherie était montée contre elle. Le tigre blanc faisait encore des siennes. Avec cette sortie de bain blanche à capuche, Frances ressemblait à un fantôme égaré fuyant quelque damnation. Le contact froid et caoutchouteux qu’imprimaient les doigts du mort-vivant sur le poignet de la jeune femme était écœurant. Un frisson de dégoût, matérialisé par des décharges électriques, animait sa colonne vertébrale et la parasitait de soubresauts comiques. Ses yeux, illuminés d’une infinité de carats, transperçaient le noir, cherchaient sans trop d’espoir une échappatoire. Cet homme ne pouvait pas être ce père qu’elle connaissait mal par ailleurs, sa mort remontait à une vingtaine d’années ; même si elle ne savait pas la vérité sur les circonstances exactes de ce décès, sa mère ne pouvant (voulant) lui en révéler la vraie nature. Chaque fois que ce sujet était abordé entre elles, le regard de sa mère s’assombrissait et s’emportait en une tornade de tristesse, de nostalgie, mélangée à une haine féroce pour cet homme qui les avaient abandonné sèchement et cruellement, tel un fugueur de la vie…Leurs pas martelaient le trottoir inquiet du sort réservé à ces deux hurluberlus notoires.
* Texte original de David Lynch paru dans le film « Eraserhead »
* « farmer » en anglais
11 juillet 2006
Le petit ange crotté
Le cadavre se réveilla dans ce qui ressemblait à première vue à une cave. Il était assis contre un mur. Il faisait très sombre. Un enfant pleurait, peut-être la petite fille. Il s'examina et ne comprit rien du tout. L'état de décomposition de son corps concordait impeccablement avec celui de la cave. La moisissure régnait d'une main de fer. Une musique lui parvenait d'en haut. Le mort-vivant avait du mal à se mettre debout comme si cette position lui avait été proscrite depuis une éternité. Il semblait sonné (digne d'un boxeur à la douzième reprise). Il vacillait d'un pied sur l'autre. Les pleurs s'étaient tus. Il posa ses deux mains sur ses genoux, et souffla fortement trois fois de suite. Une odeur de mort remplit aussitôt la cave. Un rayon de lumière venant d'un trou isolé l'éclairait partiellement. Il chercha l'enfant du regard, mais sans succès. Soudain, un petit ange crotté s'extirpa d'un coin et marcha jusqu'à lui. Le mort-vivant sursauta et tomba à la renverse sur une table de bois, un pichet s'écrasa sur le sol. Le bruit incita une voix du plafond à l'engueuler et à lui promettre une raclée si elle continuait ses conneries.
_ Ca va monsieur ?
La petite fille n'était donc pas un ange. Elle était emmitouflée dans un drap blanc qui l'empêchait d'être nue comme un ver. Elle semblait vivre sa première décennie, juste un petit bout de chou blondinet. Elle tendit courageusement ses petits bras pour aider le mort-vivant à se relever. Il la remercia et la fixa droit dans les yeux.
_ C'est ta maman qui m'envoie ; enfin je crois.
Le visage de la gamine se transforma en bonheur.
_ C'est pour t'aider à sortir de là, OK ?
Elle prit sa main sans dénier lui répondre. Ils allaient affronter l'affreux.
Le petit escalier en colimaçon qui menait à l'entrée de la cave paraissait interminable. Quand ils arrivèrent enfin sur le seuil de la porte, le mort-vivant y colla son oreille, et écouta, et attendit...Un pet s'échappa de derrière, la serrure frémit, la porte s'ouvrit pesamment laissant découvrir un homme obèse. La surprise mais surtout la peur firent reculer le poids lourd. La vision d'horreur dont il était le témoin était immense. Des restes d'humain recouverts d'asticots portant des vêtements en lambeaux. Le gros trébucha lourdement sur le carrelage, la faute à une peau de banane mal rangée. Un plateau de repas en l'air. Il respirait difficilement. Le mort-vivant s'agenouilla pour lui parler :
_ T'es tout seul dans cette baraque ?
L'obèse tourna lentement la tête en direction de la voix et son regard heurta, en gros plan, le visage d'un mort-vivant. Ses yeux s'emplirent d'effroi et de sang. Une crise cardiaque venait de le terrasser. La petite fille regardait l'homme au costard cravate se redressait droitement, elle le trouvait mignon, il lui faisait penser à un acteur. Le mort-vivant prit la main de la gamine. Le couloir, peint en rouge, était angoissant. Des moustiques et des mouches se chamaillaient autour d'ampoules fixées au plafond lézardé. Le bourdonnement infect des ailes de ces insectes rajoutait un malaise à l'atmosphère déjà pesante. Ils débouchèrent sur une porte battante, un courant d'air vicieux d'haschich leur caressa de sa langue piquante les narines. La source en question provenait d'une trappe à demi-ouverte située au plafond. En dessous, une échelle faisait le planton. Le bruit de fond d'une télévision rompait le silence gothique. Le mort-vivant posa avec une certaine affection ses mains sur les épaules frêles de la fillette.
_ Petite, tu restes ici, je reviens tout de suite, OK ?
La gentillesse du ton réconforta la petite fille et la mit en confiance. Elle hocha positivement de la tête. Le grincement des barreaux de l'échelle imposa au mort-vivant des pas de velours. Ses yeux dépassèrent le plancher et virent essayer Mel Gibson de bouter les Anglais hors d'Ecosse. Une colonne impressionnante de DVD trônait majestueusement à côté de la TV. Une légère lumière émergeait d'une lampe de chevet. Une personne était affalée sur un vieux canapé. Les images du film se réverbéraient nonchalamment sur les lunettes de surfer du gars. Il sirotait quelque boisson trash. Près de lui, une douille fumait encore. Un ventilateur silencieux légalisait l'air complice du vice. Une ombre machiavélique vint perturber son champ de vision douillé et sa paix siliconée. Le mort-vivant grogna :
_ Dis-moi où sont les affaires de la petite, enfoiré...
La réponse se concrétisa par la douille envoyée en pleine face, ses réflexes l'évitèrent de justesse. Elle s'explosa contre l'écran sur le pauvre Mel, fontaine de courts-circuits ambulants.
_ ...Et comment se barrer d'ici.
Dressé comme un pic, le jeune camé menaçait le mort-vivant avec une arme peu coutumière. Un fléau antique. Le mort-vivant fit un pas en avant, le junkie commença à faire tournoyer son arme de guerre. Au bout de quatre tours, la sueur trahit ses mains. Le fléau incontrôlable fonça dans la direction malchanceuse. Désintégra le haut de l'échelle. Un petit cri sec se mélangea à la déferlante chaotique. Le mort-vivant ne le remarqua, trop concentré sur le mec. Qui flippé grave sa race à présent. Un rictus baveux orné son visage, un chien enragé quoi. Le mort-vivant se jeta sur lui, étreignit d'une main sa mâchoire, et le força à ouvrir la bouche. Un bouche-à-bouche s'ensuivit. Le mort-vivant expulsa une légion de vers qui s'engouffrèrent dans la gueule du camé. Les vers avançaient en rang comme de bons soldats disciplinés le long de la langue. Le pauvre gars essayait de se débattre, en vain. Les coups que se prenait le mort-vivant, ne le gênaient aucunement dans sa tâche. Les vers atteignirent la gorge. Le jeune malheureux tentait de recracher cette ignominie (il n'y aurait, en fin de compte, qu'une dizaine de pertes chez nos amis les bêtes). Il mourut, étouffé, dans un effroyable gargouillement façon « Jabba the Hutt ». Le mort-vivant attendit un instant la confirmation du décès, puis se retourna et fouilla grossièrement la pièce. Il fallait faire vite, d'autres tordus pouvaient faire leur apparition à tout moment. Rien d'intéressant, sauf une lampe torche qu'il faucha. Il s'approcha de la trappe ouverte, l'échelle manquait à l'appel. Il jeta un coup d'œil dans le vide. La fillette s'amusait avec le fléau. L'échelle, tout près d'elle, s'émiettait en silence. Il sauta, tous les os de ses jambes craquèrent en musique, symphonie damnée. La petite fille sursauta et lâcha l'arme dont une des extrémités lui atterrit sur le pied gauche. Elle se prit le pied à deux mains, souffla dessus, et sautilla sur le pied droit. Confus, et la gamine sur ses épaules, il abandonna l'arme à son sort. Ils continuèrent le périple du couloir et le finirent devant une nouvelle porte. Un écriteau indiquait #KITCHEN#. Ca ne sentait pas la rose à l'intérieur, une odeur nauséabonde semblait prisonnière du frigidaire. La fillette avait faim, tout en boitant, elle ouvrit donc le frigo. Grosse erreur, mademoiselle. Un cadavre était recroquevillé à l'intérieur. Un cadavre d'animal, le chat de la demoiselle. Ses yeux blindés de peur, d'immobilité, de mort fixaient tragiquement sa maîtresse. Les larmes de l'enfant réchauffèrent le chat blottit dans ses bras. Le mort-vivant la regardait avec compassion. C'était dur la mort pour les petits, surtout de leur animal de compagnie adoré.
_ Je veux l'enterrer maintenant, comme ça, je pourrai le retrouver plus tard au paradis.
Le sérieux avec lequel elle prononça ses mots surprit le mort-vivant. Il y avait quelque chose de spécial concernant cette petite fille. Un truc d'une pureté innée à ressentir, sentir la vérité des choses. Le mort-vivant remarqua que le chat était congelé. C'était récent. La gamine farfouilla dans la gueule du chat, puis enfila son bras tout entier jusqu'au fin fond de l'animal. Et en retira une petite clé fine et transparente. Pas n'importe laquelle, celle du Paradis artificiel. La forme sévère de cette clé représentait un F majuscule. Elle expliqua au mort-vivant qu'elle l'avait reçu en héritage de son papa mort, et qu'un jour son chat avait joué avec et l'avait avalé par inadvertance. Elle resta dans la cuisine, prostrée sur une chaise, la clé et le chat serrés comme des meurt de faim contre elle ; pendant ce temps-là, le mort-vivant fouillait l'endroit de fond en comble à la recherche de vêtements et d'un téléphone. Vingt minutes passèrent, il revint presque bredouille, il avait trouvé un manteau noir et un pull bleu beaucoup trop large pour la petite fille, c'était mieux que rien. En fermant les yeux par pudeur et respect, il se demandait ce que ces voyous avaient pu faire des affaires de la gamine. Dans l'entrée, une paire de chaussons attendait Frances, un peu trop grande mais elle n'allait pas faire la fine bouche. Il faisait quasiment nuit quand ils se libérèrent de la macabre demeure. Pas de bagnole à l'horizon, embêtant. Un vent sec soufflait sa haine. L'automne, peut-être. La forêt dominait tout autour d'eux, ils se trouvaient dans une clairière. Une très bonne planque pour ceux qu'ont des choses à cacher. Les arbres bavardaient sur leur présence inopportune. D'un commun accord, ils se dirigèrent vers le sentier forestier. Une paix contemplative s'installa entre eux et la forêt. Bientôt rompu par la voix squelettique du mort-vivant.
_ Au fait, comment tu t'appelles ?
_ Frances...répondit-elle fièrement.
_ ...comme l'actrice morte, psalmodièrent-ils en chœur.
Ils s'arrêtèrent net sur place, le mort-vivant tétanisé. Il venait de comprendre que cette fillette était sa propre fille. Le jour, comme par respect de cette révélation, s'éteignit. La lampe torche s'imposa naturellement. Le halo de lumière luttait contre le noir complet pour se frayer un passage dans cette immensité verte. Frances ne boitait pratiquement plus, elle n'avait toujours pas lâché son chat. Le mort-vivant se demandait quel rôle (important ?) ce chaton jouait dans cette histoire. Il n'osait pas en parler à sa fille de peur de brusquer son chagrin trop récent. La claque émotionnelle passée, ils secondèrent le rayon lumineux. Un bruit mécanique gronda, un hurlement métallique de loup-garou. Le mort-vivant se figea, éteignit la lampe torche, tendit l'oreille, et prit dans les bras la petite fille. Les chaussons glissaient dangereusement de ses pieds glacés. La lumière des phares attesta de la présence d'un bruit de moteur. Une voiture fonçait fiévreusement sur eux. Un petit cri s'échappa de la gorge de la petite quand le mort-vivant bondit dans le fossé, heureusement vide d'eau. Les charentaises volèrent et s'éclipsèrent dans la nuit des bois. La bagnole les passa avec dureté. Frances grondait les orties. Ils cherchèrent précipitamment les chaussons, n'en retrouvèrent qu'un seul. Merde, il réfléchit à la situation. Continuer le chemin pouvait se révéler dangereux, il n' y avait peut-être aucune habitation à des kilomètres à la ronde, et il se doutait que la petite ne pourrait pas le supporter très longtemps. Surtout avec la faim de loup qui lui rongeait l'estomac et ce froid de canard qui endormait son sang et ses os. Il choisit donc une autre solution, suivre la voiture qui devait se rendre probablement à la demeure de la clairière.
Le conducteur éteignit le moteur de la voiture. A l'approche de la grande bâtisse, il ralentit sa marche ; la porte d'entrée était entrouverte. Il se racla bruyamment la gorge et, d'un pas alerte, entra. Inquiétante odeur. La porte du frigidaire ouverte. Il dégaina, progressa à l'affût du danger. La dégradation de l'échelle et l'odeur de pourriture émergeant de la trappe commençaient à faire flipper tout ses sens. Il desserra le nœud de sa cravate. De plus, la fumée fascinante et continuelle qui s'échappait de la trappe n'était plus. Il se dirigea lentement vers la pièce où créchait quasi perpétuellement Young Max.
_ Hé, Youngie ! Ramène ta fraise ! J'ai à te causer.
Seul le silence répondit à cette voix au ton faussement rassuré. Il pointait son arme en plein dans le trou carré, prêt à shooter le moindre ennui. Cinq minutes, tout droit échappées de l'ère glacière, arrosèrent son corps de sueur, il alla chercher trois chaises qu'il superposa. Il vit, par le biais de la lampe de chevet seule témoin et rescapée du drame, la télévision explosée et le cadavre encore chaud de Young Max, recouvert de saloperies de bestioles rampantes et gluantes. L'odeur pourrie de souffre était immonde. Toussant comme un pestiféré, il sauta sans réfléchir sur l'amoncellement de chaises et se gaufra comme jamais. Il ne remarqua même pas le fléau pourtant à la recherche d'un nouveau maître.
_ Putain de merde ! C'est quoi ce délire !?
Il courut si vite à la cave, le diable se trouvait peut-être à ses trousses, qu'il ne prit pas le temps d'allumer le couloir y menant. Il s'écrasa, par conséquence, la gueule sur feu le gros. Groggy, grognant, il alluma à tâtons le couloir rouge qui lui annonça la couleur. Il vit Fat Carlos étendu raide mort, un vieux sac oublié à patates. A ses pieds, une peau de banane s'exhibait fièrement d'un rire goguenard. La porte de la cave était déverrouillée, il éclaira la cave.
_ Petite salope, geignait-il.
Tout en inspectant les pièces une à une.
_ Tu vas me le payer grave ta race.
Le mort-vivant regarda par la vitre côté conducteur. Trop sombre pour espérer voir si des clés se trouvaient sur le contact. Il tenta d'ouvrir la portière, elle fut d'accord. Par contre, aucunes clés sur le contact ; il posa délicatement sa fille, installée confortablement dans ses bras et dans ceux de Morphée, sur le siège passager. Il fouina dans le boîtier, rien ; le pare-soleil, idem. Il tenta sa chance en faisant comme les gangsters dans les films, c'est-à-dire, trifouiller les fils sous le volant.
_ C'était ça que tu cherchais motherfucker d'enculé ! cracha une voix sanguinolente.
Il secouait ses clés d'un geste moqueur. L'autre geste était plus grave, le viser avec un flingue. Il ordonna au mort-vivant de sortir de sa caisse, sans faire le con, sinon il lui explosait sa gueule de zombie. La gosse s'étant réveillée, restait calme pour son âge ; elle pleurait en silence.
_ T'as bouffé quoi comme saloperie pour avoir cette gueule ?
La voix ricanante força le mort-vivant à avancer vers elle de quelques pas. Sitôt fait, le mort-vivant fonça sur l'homme. La détonation fit tressaillir, rugir la forêt et illumina brièvement la nuit, fusée infernale de feu d'artifice. Stoppé net, déséquilibré, la tête projetée violemment en arrière (un craquement fut perceptible), un trou ornait, dorénavant, le cou du mort-vivant. La lune se glissa dedans et exposa un sourire innommable sur le visage du mort-vivant. Nouveau coup de feu, tremblant ce coup-ci. La balle effleure une cuisse. Une courte lutte inégale s'ensuivit pour la conquête de l'arme. Résultat, une balle perdue désintégra la vitre du chauffeur et toucha Frances quelque part. Le mort-vivant prit l'avantage sur son adversaire et lui éclata le crâne à l'aide du revolver. Il tira, à bout portant, dans le genou droit de l'homme qui hurla de douleur. Ramassa les clés par terre, se précipita sur sa fille. A première vue son état était plutôt grave, elle saignait abondamment.
_ Bobo...geignait-elle.
Le mort-vivant balança l'arme sur la banquette arrière, démarra violemment. Les pneus crissèrent de douleur, le sentier se souvint longtemps du passage de cet engin fou furieux. Plein phare, il effrayait la vie nocturne animale et végétale. Il observait le plus souvent possible Frances tout en gardant un œil sur le chemin.
_ Z'ai mal...soufflait-elle sinistrement.
_ Surtout, pas d'accident marmonnait-il.
En sortant enfin de la forêt, l'inquiétude du mort-vivant s'accrut d'un coup. Frances s'était évanouie. La route, bien goudronnée, favorisa l'accélération de plus bel du véhicule. Le compteur indiquait 160 km/h. Il ne pensait plus qu'à une chose, trouver un hôpital. Huit immenses minutes vécurent avant d'entrer dans une ville. Frances cracha une gerbe de sang qui éclaboussa une bonne partie du pare-brise. Le mort-vivant fit une embardée et évita de justesse un feu de signalisation qu'il grilla d'ailleurs. Le coulis de sang dessinait approximativement les lettres F F w h h r o S. Il ralentit à peine, ne prenant même pas le temps de déchiffrer ce message subliminal, ne s'arrêtant jamais aux feux, suppliant les panneaux d'indication de lui montrer la route d'un hôpital. Brusquement, son bras gauche se désintégra mystérieusement en poussière. Vint le tour de sa jambe gauche, il se mit à paniquer. Des asticots se débattaient, à vifs, dans la partie gauche de son corps. Il eut le temps de réaliser qu'il pourrissait et se décomposait à une vitesse stupéfiante, anormale. Il scruta du coin de l'œil droit l'état de la môme, toujours comateuse. Et les gouttelettes de sang commençaient à former une marre effrayante sur le plancher. Le son de ces gouttes maudites était insoutenable, chacune d'entre elles se répercutait dans le crâne du mort-vivant ; explosions dignes des plus grands champs de batailles historiques. Le chaton rouge, éternellement blottit contre elle. En remuant la tête dans tout les sens, il espérait voir apparaître, comme par enchantement, un putain d'hôpital. Le côté droit de son corps commençait, maintenant, à s'effriter. Le miracle se produisit à un croisement, un panneau indiquait #HÔPITAL JEANNE D'ARC, 1 KM#. Arrivés à deux cents mètres face au bâtiment de la délivrance, un gros problème surgit. Son bras droit se disloqua, il eut tout juste le temps de freiner avant que sa jambe droite ne fût partie en cendres. La voiture percuta en une effroyable collision la salle d'attente ; beaucoup de vacarmes, de hurlements ; des médecins et des infirmières courant partout et nulle part. Des blessés étaient éparpillés ça et là. Le bloc de glace chat, s'incrusta dans le visage d'une infirmière. Deux chirurgiens (côté passager), une infirmière (côté conducteur) examinèrent avec attention l'intérieur de la voiture maléfique. Ces médecins secoururent vivement Frances qui pleurait son sang par l'estomac, la posèrent prudemment sur une civière, lui installèrent sur le corps tout le bordel médical nécessaire, et l'emmenèrent d'urgence au bloc opératoire dans un brouhaha complet. L'infirmière, immobile, restait bouche bée devant la vision incroyable offerte par ses propres yeux. Un amas de vers grouillait sur le siège réservé normalement au conducteur.
Préface (session, concession et confession d'une douille)
_ Bonjour, on me donne le nom courant de douille. J'ai lu avec attention les pages de ce livre et je peux vous dire que ça ne vaut pas un clou, même rouillé. « L'écrivain » n'a pas comprit ce qu'il avait fumé. Ca tient de la supercherie. Le papier lui servirait mieux à rouler qu'à écrire. Barbare d'un constipé...en plus, il est hanté par son inspiration « le Monsieur de la deuxième lettre de l'alphabet », dont je n'ai absolument pas le droit de citer le nom sacré en ce lieu de débauche. Continu les picouses, mon pote, comme ça, t'auras bientôt la corde au cou et les boules aux genoux. Je ne sais pas pourquoi il a eu envi de gonfler la pile de la littérature, à moins que ce ne soit un besoin vital. Va consulter, c'est la mode et c'est bien vu. J'ai eu, aussi, l'impression de lire ma biographie ; si son bouquin cartonne dans les bacs, je lui ferais cracher mes droits d'auteur. Pour qui, il se prend de parler comme il le fait de mes poulains ? Si je le croise un jour, direct le coma éthylique ou l'overdose...dans ta gueule ! Va dépoussiérer les meubles bancals de notre société, ailleurs, du g...merde, Frances m'a pris dans ses bras pour me faire un câlin qui va décoiffer. Je suis au regret de vous planter là, peut-être, à plus tard. Vous pouvez grignoter les cacahuètes dans le bol, c'est gratuit, un prix d'ami pour mes futurs clients.
Prologue
Chrome*...
Alors, finissons en avec ça. Tu as dit :
_ Je te veux, je n'en veux pas d'autre. Je veux une fille qui sache comment souffrir. » J'ai craché dans mes mains, je veux mettre les choses au point. Et maintenant, tu es en face de quelqu'un de terrible, et tu pisses dans ton ben. Tous les gars, les nerfs à vif, veulent être soulagés de leur fardeau. Vous, les durs à cuire, avec vos mâchoires en verre, vos goupilles, vos lois confidentielles, vos positions françaises, votre dommage décapant. C'est plus que vous ne pouvez cacher, plus que vous ne pouvez en encaisser. J'en ai fini avec les mecs sombres, terminé avec les mecs sombres, fini avec la mafia du coton noir. Tu rêves d'une fille à la peau d'argent, tu rêves d'une fille froide et amincie. Elle est devenue un peu bleue sur les bords. Tu veux une fille qui suce son pouce quand elle jouit, tu recherches seulement un sommeil propre. Elle ne veut pas te voir, elle veut être vue par les caméras, l'équipe et les machines. Tu veux une fille qui puisse sucer du chrome. Tu as basculé et es tellement enveloppé dans ton angoisse, une petite tragédie que je suis lente à éteindre. En regardant les prétendants plantés devant la maison, maintenant je suis le boucher et tu es un os. J'en ai fini avec les mecs sombres, terminé avec les mecs sombres, fini avec la mafia du coton noir. J'en ai fini avec les mecs sombres, terminé avec les mecs sombres, fini avec les mecs sombres, je jure que tu seras le dernier. C'est documenté, parfumé à la tequila. Tu rêves d'une fille qui soit pâle et qui saigne, tu rêves d'une fille qui baise facilement. Ses hanches étroites, que tu serres étroitement, dis-moi que ça ne fait même pas un peu mal, mec. Entre, copie, elle ne te lis pas, elle nourrit la main qui la frappe, elle n'a pas besoin de toi. Tes filles d'appoint, tes renards en métal léger, tes combinés blancs, tes grosses boîtes noires. La vie ne signifie pas raconter des mensonges, elle signifie, endurer ce que tu mérites. J'en ai fini avec les mecs sombres, terminé avec les mecs sombres, fini avec les mecs sombres, je jure que tu seras le dernier. J'en ai fini, j'en ai terminé...
La réunion de l'obscurité
Il faisait nuit. Nuit blanche. Une femme creusait. Creusait dans un cimetière. Elle atteignit le cercueil. A l'aide d'une pelle, elle le força mais avec difficulté. Elle dégoulinait de sueur. Elle choppa le cadavre et le secoua énergiquement en pleurant ces paroles :
_ Aide-moi ! Sauve ma petite fille ! Sauve ma petite fille !
Des asticots volèrent de toute part. cette litanie hystérique effraya un paisible hibou, perché sur un arbre au dessus d'elle, qui s'envola dans un vacarme d'enfer.
* Texte original de Alan Wilder paru dans l'album « Liquid » du groupe « Recoil »
10 juillet 2006
Je suis né à Tours le 9 avril 1975. Il paraît que ce jour-là, il y a eu les quatre saisons (pluie, neige, beau temps,...).
Je vis, depuis plus de quatre ans, dans la région parisienne (77) avec ma femme Emmanuelle et mon chat Zombi (Zonzon pour les intimes).
Depuis plus de dix ans, je suis un grand passionné de cinéma. Pour ne rien vous cacher, je suis un "lynchéen". Cette passion m'a conduit tout naturellement à l'envie profonde de m'exprimer via l'écriture.
Mon premier roman "...Comme l'actrice morte..." n'a, à ce jour, jamais été publié et c'est pour cela que j'ai décidé de le mettre en ligne sur internet. En ce moment, je travaille sur mon deuxième roman qui sera dans la même lignée chaotique que le premier.

